Archives de catégorie : Culture

Mon Jardin Japonais !

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Jardin Gonaitei Palais Impérial de Kyôto Japon

 

Mon premier restaurant chinois à l’âge de 10 ans, mes premiers achats de céramiques «made in China», mes premiers épisodes de la série «Kung Fu» et son approche de la sagesse au travers de la méditation sereine, ou plus communément reconnu, la saga Star Wars et la récupération faite du culte du Samouraï et de leurs sabres… et surtout, ma première découverte de ce que je croyais être à l’époque un jardin japonais. J’avais 23 ans.

Et quelle claque ! J’étais en extase devant une succession de bassins, où « flottaient » gracieusement de magnifiques carpes koi. Des lanternes de granit donnaient le ton, enrichi par la présence non moins forte de bonsaï de jardin (en réalité, le terme exact est niwaki – en japonais, cela signifie « arbre du jardin » – mais nous verrons cela dans un prochain article), et la présence de gravier et de roches en lieu et place de nos pelouses traditionnelles.

J’avais trouvé ce qui depuis si longtemps faisait grâce à mes yeux sans même le savoir : le Japon. Ce Japon qui allait devenir MA référence sur bien des sujets. Et bien évidemment, c’est essentiellement autour du jardin que cette fascination allait le plus s’exprimer.
Le terme «grâce» mentionné quelques lignes auparavant est d’ailleurs loin d’être employé à mauvais escient. Si, pour cet avant-propos, je devais qualifier rapidement ce que peut être un jardin japonais, je dirai que Grâce (justement), Équilibre, Raffinement, Délicatesse, Sobriété, Harmonie et Apaisement pourraient être les facteurs communs à ce qui fait qu’un jardin devient japonais ou pas… où comme je préfère à le dire, ce qui fait qu’un jardin prend une couleur nipponne.

Adachi garden
Jardin du Musée Adachi Préfecture de Shimane Japon classé depuis 9 années consécutives comme étant le plus beau jardin du Japon

Car ne nous y trompons pas, je reste très modeste quant à mes capacités à réaliser un jardin japonais. Pour être plus exact, je préfère dire que «je fais du jardin D’INSPIRATION japonaise» et non du jardin japonais.
Je ne suis qu’au bord du chemin qu’empruntent toutes celles et tous ceux, qui un jour, tombent sous le charme de la création paysagère japonaise. Plus encore, je ne peux prétendre maîtriser ce que les Maîtres Paysagistes du pays du soleil levant ont acquis depuis tant de générations.

Pourtant, je ne peux nier le fait que mon vécu de « jardinier » m’a largement fait progresser sur ce domaine qu’est le jardin japonais (ou d’inspiration japonaise). Depuis cette fameuse claque, l’expérience acquise m’a permis d’être là ou j’en suis actuellement. À savoir ce petit bout de terrain d’environ 100 mètres carrés d’une maison dite 1930 en métropole lilloise, et que je dédie entièrement à la création d’un petit coin de Japon. Du moins, et à mon très humble avis, ce que mes yeux pourraient percevoir comme pouvant être un petit coin de Japon.

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Août 2006
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Juillet 2014 : le travail n’est pas fini !

Ainsi, le but de ces pages sera de partager en toute humilité mes connaissances sur le sujet et, je l’espère sincèrement, de tenter d’éveiller chez certaines et certains une curiosité à l’égard de ces jardins qui me tiennent tant à cœur.
Au fur et à mesure des articles, divers sujets seront abordés, comme par exemple les éléments qui constituent le jardin japonais, les végétaux pouvant entrer dans sa composition, ce qu’est vraiment le jardin japonais, loin du stéréotype couramment répandu… et bien d’autres choses encore.

Les jardins, tout comme le jardinier qui les conçoit, les réalise, les entretient et les fait vivre, peuvent être comparés à l’existence humaine : ils naissent, grandissent, évoluent, s’enrichissent par leurs vécus respectifs… mais ne s’achèvent réellement jamais. Encore aujourd’hui, j’apprends et suis en perpétuel apprentissage.
Mon jardin évolue, change parfois, au même rythme de mes nouvelles connaissances. Je ne fais que débuter un chemin qui a été commencé depuis fort longtemps… par les maîtres jardiniers japonais.

JL

L’année du mouton… ou de la chèvre

Ce 19 février, une bonne partie de l’Asie (Chine, Thaïlande, Vietnam…) a fêté l’entrée dans l’année du mouton. En effet, si, en Occident (et au Japon) nous avons adopté le calendrier solaire, ces pays continuent à se baser sur le calendrier lunaire. Ou, pour être vraiment précis, sur un calendrier luni-solaire, c’est-à-dire fondé à la fois sur le cycle solaire annuel et sur le cycle des phases de la lune. Pour arriver à faire correspondre les cycles des saisons et celui des mois, ces calendriers suivent ainsi un calendrier lunaire, mais avec un ajustement environ tous les trois ans, grâce à un mois intercalaire. Ce qui fait donc que les années ne comptent pas toutes le même nombre de jours (et moins qu’une année solaire). La nouvelle année débute toujours avec une nouvelle lune (la deuxième après le solstice d’hiver), entre le 21 janvier et le 20 février selon les années (en 2016 ce sera le 8 février), et correspond aussi au printemps. Chaque année est associée à un animal, qui constitue en fait l’un des douze signes du zodiaque chinois.

source : http://www.freeallpictures.com
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Cette année, c’est donc le mouton qui est à l’honneur, après le cheval et avant le singe. Le mouton, ou plutôt le bélier, car ce mouton est généralement pourvu de cornes ; voire la chèvre. La dernière solution serait d’ailleurs la plus probable selon les historiens, la chèvre étant la plus répandue dans la zone géographique et à l’époque de la mise en place du zodiaque. Les personnes nées sous le signe de la chèvre sont considérées comme douces, pacifiques, même si parfois sujettes à la mélancolie.

Comme partout ailleurs, les pays célèbrent la nouvelle année avec de nombreuses fêtes, d’assourdissants pétards sensés chasser les mauvaises énergies, d’étrennes et de copieux repas familiaux, qui entrainent des millions de personnes sur les routes. En République populaire de Chine, les festivités s’accompagnent de sept jours de congés, un peu moins dans les autres pays. Le soir du réveillon, il est considéré comme important de se coucher le plus tard possible. Ce serait là en effet un gage de longévité. Les jeux interminables comme le mahjong, ou les programmes télévisés, sont notamment utilisés pour tenter de garder tout le monde éveillé !

Mais le lendemain, il ne faut pas traîner. Il faut visiter le temple, et si possible les tombes familiales proches. On considère que plus la visite au temple se fait tôt, plus l’année sera positive. Le reste de la journée sera consacré aux visites. Les familles aisées chinoises pouvaient commander des danses, comme celle du lion, pour mettre plus encore de chance de leur côté. Ces festivités subsistent et la diaspora chinoise a pris l’habitude aussi d’organiser des parades dans de nombreuses villes du monde. Les visites et fêtes diverses se suivent encore pendant plusieurs jours, jusqu’au quinze du premier mois, dernière journée de la fête du printemps et jour de la fête des lanternes.

Mais, en fait, les festivités commencent même avant le Nouvel An. La semaine qui précède, traditionnellement le 23 ou le 24 du douzième mois, est célébré un « petit Nouvel An », cérémonie d’adieu au Dieu du Foyer, qui doit entreprendre un long voyage pour relater les bonnes et mauvaises actions de l’année de la famille à l’Empereur de jade. Pour éviter que le Dieu du Foyer ne raconte des choses négatives, on dépose des aliments devant son image, accrochée dans la cuisine ; certains collent même une sucrerie sur la bouche de son portrait ! Ce dernier est ensuite brûlé, et le dieu s’envole dans la fumée. Un nouveau portrait remplacera l’ancien, signifiant le retour du dieu dans le foyer. On effectue également un grand nettoyage de la maison et, le dernier jour, on affiche des souhaits écrits sur papier rouge, symbole de chance.

Alors, bonne année du mouton, ou de la chèvre, à tous !

Source : http://www.freeallpictures.com
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Les chindogu, des objets farfelus à découvrir au Palais de Tokyo

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© KENJI KAWAKAMI

Le Palais de Tokyo à Paris s’interroge sur la possibilité de créer des oeuvres « qui ne soient pas  d’art ». Son exposition Le Bord des mondes propose ainsi un voyage entre art et invention, au-delà de la définition traditionnelle de l’art. Parmi les invités de cette exposition, on compte KAWAKAMI Kenji (1946), inventeur japonais à qui l’on doit les chindôgu, des objets à la fois pratiques et absurdes, « presque inutiles » tant ils créent de nouvelles complications en étant pourtant supposés apporter des solutions. Baguettes équipées d’un ventilateur pour refroidir les nouilles, chaussons munis d’une balayette et d’un ramasse-poussière, dévidoir à mouchoirs en papier à porter sur la tête, sèche-cheveux portatif…ces objets farfelus sont pensés en réponse aux petites difficultés pratiques du quotidien, mais révèlent derrière leur apparente drôlerie une réflexion sur le matérialisme de nos sociétés. Chaque objet créé doit suivre les « dix commandements » du chindôgu, « affirmer la liberté et la jouissance d’être inutile, être compréhensible universellement et constituer une forme de communication non-verbale ». Un chindôgu ne peut être déposé, breveté ou vendu, il ne peut même pas être possédé, un pied de nez encore une fois à la surconsommation qui caractérise le Japon et les autres pays industrialisés.

Une exposition à voir jusqu’au 17 mai 2015 au Palais de Tokyo

http://www.palaisdetokyo.com/en/exhibition/kenji-kawakami

Pour découvrir plus de chindôgu

http://www.lemonde.fr/arts/portfolio/2015/02/20/les-objets-improbables-et-delirants-de-kenji-kawakami-au-palais-de-tokyo_4580304_1655012.html

Shibui, la beauté subtile de l’astringence

Si l’adjectif « astringent » s’utilise rarement en France, sauf dans des univers bien précis comme celui du vin ou du thé, son équivalent shibui est fréquemment attribué au Japon. Les dictionnaires français ne retiennent majoritairement de l’astringent que sa signification littérale, celle d’une sensation de dessèchement correspondant à un resserrement des papilles et à une constriction des muqueuses de la bouche. Mais ceci ne rend qu’une part infime de ce que sous-entend le mot en japonais. Traditionnellement, shibui évoque en effet une beauté discrète, et s’utilise encore actuellement pour désigner un homme à l’élégance sans bling-bling (shibui est rarement utilisé pour les femmes). Pour les jeunes Japonais c’est aussi un synonyme de cool.

Le seul domaine où shibui n’est pas utilisé comme un compliment est celui dont il est issu, l’univers du goût et de la cuisine. Ce qui semble logique puisque shibui évoque dans son sens premier une sensation peu agréable au palais et, qu’à l’époque Muromachi (1333-1568), shibushi désignait un goût acide ou astringent comme celui d’un kaki encore vert. Une astringence donc liée à la jeunesse, alors que shibui, lorsqu’il sera utilisé comme un compliment, sous-entendra une certaine maturité.

Les origines du shibui

Mais comment les Japonais en sont-ils venus à faire de l’astringence une qualité recherchée ? Dans son délicieux petit livre L’astringent (Editions Argol, Paris, 2012), Ryoko Sekiguchi suggère que la connotation positive associée à shibui pourrait venir de celle de shibugonomi, une esthétique née au XIXe siècle, à la fin de l’époque Edo. Le shôgunat Tokugawa engagea à plusieurs reprises des réformes économiques, notamment des restrictions vestimentaires, limitant le recours à certains motifs ou l’usage de la soie, interdisant le port de couleurs coûteuses comme le rouge et le violet… Les élégants répondirent en contournant ces contraintes, avec des kimonos sobres mais au tissage sophistiqué, des doublures somptueuses… Les tons sombres et mats furent favorisés, l’argent préféré à l’or ou la patine au flambant neuf. Cette esthétique se développa surtout dans les régions placées sous la surveillance directe du shôgunat, en particulier à Edo, la capitale politique (et actuelle Tôkyô). Les villes plus éloignées allaient garder un goût plus marqué pour les couleurs vives et la richesse apparente. Cette distinction de goût entre l’Est et l’Ouest subsiste de nos jours.

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D’une sensation gustative à une couleur recherchée

En France, la notion d’astringence est surtout utilisée dans les univers du vin et du thé. Le point commun entre kakis, thé et vin est la présence de tanins (ou polyphénols), des composés synthétisés par les végétaux pour se défendre contre les agressions environnementales (les kakis auraient développé leur astringence pour repousser les corbeaux). Ce sont les tanins qui provoquent la sensation d’astringence, et l’on parle parfois de goût tanique (ou tannique) pour désigner un goût astringent.

En Europe, les tanins étaient obtenus de diverses manières ; au Japon, ils l’étaient uniquement en pressant les kakis encore verts et en laissant fermenter leur jus brun rougeâtre (kakishibu). Un travail de longue haleine, d’autant que l’odeur très forte des tanins ne s’atténue qu’après une longue fermentation. En Occident, depuis l’Antiquité, les tanins ont bien sûr servi au « tannage » des cuirs et peaux, ou à clarifier le vin et la bière, à fabriquer de l’encre… Au Japon, les tanins et le kakishibu servaient à la fabrication d’un papier solide, résistant à l’eau, pour isoler et protéger le bois, en couche préparatoire à la laque… Partout, les tanins étaient aussi utilisés pour leurs vertus médicinales.

Pour clarifier le sake, la sauce soja ou le vinaigre, on utilisait au Japon un sac teint au kakishibu. Sa couleur brun rougeâtre, sombre et mate, allait finir par être appréciée pour elle-même. Le kakishibu devint ainsi une teinte à part entière : kakishibu iro, kakiiro, shibuiro (iro signifiant couleur). Il existe donc véritablement une couleur shibui !

Le shibui a ainsi évolué d’une sensation gustative à une notion visuelle et esthétique. Un objet shibui exprime sa beauté en toute discrétion, il est parfaitement en adéquation avec son rôle. Il a été conçu avec cœur, à la main, il bonifie avec l’âge et l’usage, sans souffrir de la mode et sans rechercher le succès. On ne se lasse pas de la fréquentation des objets et des personnes shibui, leur apparente simplicité révélant progressivement des nuances subtiles, qui continuent à évoluer au fil des années. L’élément temps joue une part importante et le shibui semble marier les opposés, unit élégance et rugosité, spontanéité et retenue.

Wabi-sabi et iki

Le japonais est riche en adjectifs et notions esthétiques. Le célèbre wabi-sabi est une attirance pour une sérénité teintée de mélancolie, un goût pour une beauté à la discrète patine (sabiru voulait originellement dire « rouiller ») ; il a largement imprégné le chanoyu, la « cérémonie » japonaise du thé, et sa sensibilité aux traces laissées par le passage du temps, sa conscience de l’impermanence qui régit le monde, sont profondément ancrées dans la poussée bouddhique (qui a d’ailleurs largement influencé le chanoyu). Ces notions sont communes au sabi et au shibumi car le shibui mais les deux ne se confondent pas totalement. Les objets wabi-sabi peuvent paraître plus austères, et leur imperfection est souvent accentuée intentionnellement.

Le shibumi est également souvent rapproché de l’iki, une notion esthétique typique d’Edo, et largement décrite par Kûki Shûzô (1888-1941) dans La structure de l’iki (traduit du japonais par Camille Loivier, PUF, 2004). Le terme est entré dans le langage courant au XVIIe siècle, décrivant un comportement plein de bravoure, non-conformiste, une décadence même. On le retrouvait dans les manières un peu abruptes des nouveaux riches, la vie flamboyante des lieux de plaisirs d’Edo. Mais l’iki évolua pour devenir l’expression d’une sensualité retenue, d’un dédain envers les signes extérieurs de richesse pourchassés par le shôgunat. L’iki reflète comme le shibui une conscience de l’impermanence, il a la finesse de qui sait dominer ses passions et saisir les nuances. L’élégance iki n’est pas seulement extérieure ; la personne iki a une élégance naturelle, l’assurance tranquille donnée par une certaine expérience des relations humaines. Mais l’iki est aussi liée à la sensualité, aux jeux de séduction, elle transparait dans l’élocution, la gestuelle, la manière de porter le kimono en dégageant la nuque ou en relevant subrepticement un pan du vêtement.

 En résumé, shibui est bien plus qu’un simple terme culinaire ou qu’une notion esthétique. Dans ce simple adjectif fusionnent des notions issues du zen, de l’histoire et de la société japonaise, de l’univers du goût et des sensations, ou de celui de l’art et de la création. Un terme décidément intraduisible en un seul mot !

Valérie Douniaux

Mizuhiki, l’art japonais des nouages de papier

Mizuhiki, l’art japonais des nouages de papier
Mizuhiki, l’art japonais des nouages de papier

Le papier japonais (washi), créé à partir de fibres végétales, est admiré dans le monde entier pour sa beauté, sa flexibilité et sa grande résistance. Ce savoir-faire vient même d’être classé au patrimoine de l’Unesco en 2014 !

Une technique inspirée par la Chine

Le mizuhiki est l’une des très nombreuses formes créatives d’utilisation du papier au Japon. Cette technique, dont on trouve des traces aussi tôt que le VIIe siècle,  consiste « simplement » à nouer ensemble de fines ficelles de papier. Tout un art en réalité ! La technique serait née après l’apport au Japon d’un cadeau venu de Chine et entouré de cordes de chanvre rouges et blanches, supposées assurer un voyage sans incident. Ainsi adopté par la cour impériale japonaise, le mizuhiki va évoluer au fil des siècles en une technique élaborée, dont l’usage se répand parmi la société civile.

Des fils venus du Nord

Environ 70% des fils de mizuhiki sont fabriqués à Iida, dans la région montagneuse de Nagano, au nord de Honshû. Le washi est coupé en longues bandes, puis torsadé afin de créer une ficelle solide, enveloppée d’une pâte, séchée et teinte. De fines bandes de soie ou de plastique peuvent entourer le cœur de papier, apportant une texture et de la couleur supplémentaires. Le mizuhiki dispose ainsi désormais d’une large palette et la technique ne cesse de se complexifier au fur et à mesure que le matériau évolue.

Des motifs à vocation symbolique

Les compositions peuvent parfois être simples, réduites à un noeud coloré, mais elles sont souvent aussi très élaborées. Au plus il y a de fils, au plus le travail est difficile. Le nœud trilobé awaji-musubi constitue une forme de base, souvent utilisée pour exprimer des voeux de bonheur durable, et à partir de laquelle pourront être créées de nombreuses variations aux significations variées. Le mizuhiki sert ainsi notamment à orner les enveloppes dans lesquelles les Japonais envoient leurs voeux, leurs félicitations ou des cadeaux en argent pour les moments importants de la vie. La grue et la tortue sont des motifs très populaires, symboles de longévité. L’association de fils blancs et rouges, ou du doré et de l’argenté, sont favorisées pour les événements heureux, tandis que le noir et blanc est réservé pour les moments plus sombres. Il est donc très important de choisir la bonne couleur et la bonne forme de mizuhiki en sélectionnant une enveloppe afin de ne pas commettre d’impair !

Cha dao ou sadô, les Voies du thé

On évoque souvent la Voie du thé (cha dao en Chine, sadô au Japon). Mais que désigne donc cette mystérieuse expression, sur quels chemins cette voie nous conduit-elle ?

Quel que soit le parcours entrepris et le pays, la voie du thé est une voie de l’éveil, dans tous les sens du terme. Eveil physique bien sûr, grâce aux propriétés stimulantes du thé, mais surtout éveil spirituel. La Voie du thé est en effet née en Chine, et prend ses sources dans trois grands courants de pensée : le taoïsme, le confucianisme et le bouddhisme. La Voie du thé chinoise s’appuie sur trois notions essentielles : la pureté ou purification du cœur, la quiétude et le non-agir, le wuwei, tandis qu’au Japon, elle compte quatre fondements : harmonie, respect, pureté, sérénité (wa, kei, sei, jaku).

« La première tasse onctueusement humecte lèvres et gosier ;
 la deuxième bannit toute ma solitude ;
 la troisième dissipe la lourdeur de mon esprit, 
affinant l’inspiration acquise par tous les livres que j’ai lus.
 La quatrième produit une légère transpiration,
 dispersant par mes pores les afflictions de toute une vie. 
La cinquième tasse purifie tous les atomes de mon être.
 La sixième me fait de la race des Immortels.
La septième est la dernière… Je n’en puis boire davantage. »
Les sept tasses de thé. Poème de Lu Tung, Dynastie Tang (618-907).

Le thé en Chine
Le thé en Chine

Le thé et le chan, deux destins étroitement liés

Dès la dynastie des Tang (618-907), le thé est adopté par les lettrés et penseurs chinois. Le poète Lu Yu (733-804) est l’auteur du premier traité sur le thé, Le classique du Thé (Ch’a jing ou king). Ce texte préconise la préparation de la plante sans la mélanger à d’autres ingrédients et, surtout, souligne la dimension spirituelle du thé, affirmant que « lorsqu’en se consacrant au thé on s’imprègne de sagesse, de principes moraux, de vertus, qu’au moyen du thé on cultive sa nature et développe une bonne conduite, qu’on réfléchit à l’existence, qu’on médite et cherche la vérité, de façon à trouver bien-être spirituel et pureté morale, alors on atteint le royaume supérieur du thé : la voie du thé  ».

Le thé tient également une place importante dans le bouddhisme chan et suit le parcours de l’implantation du chan au Japon, où il devient le zen. Les moines japonais qui vont en Chine étudier le chan emportent dans leurs bagages le précieux breuvage, qui est leur allié pendant les longues séances de méditation. Ils l’utilisent également lors de cérémonies et jouent ainsi un rôle primordial dans le développement de la culture et la consommation du thé dans l’archipel. Un proverbe connu en Chine, « Thé et bouddhisme (chan) sont unis, thé et bouddhisme ne font qu’un ! » indique qu’ils sont liés par une relation prédestinée, une harmonie naturelle.

Cérémonie chinoise
Cérémonie chinoise

Les rituels du thé

Le thé apporté au Japon par les moines est un thé réduit en poudre et battu avec un fouet de bambou. Ce nouveau mode de préparation est apparu  en Chine sous les Song (960-1279), mais est rapidement abandonné dans l’Empire du Milieu, alors que le Japon l’adopte durablement, pour en faire la base de son rituel du thé, le chanoyu.

L'Usucha, le thé matcha léger
L’Usucha, le thé matcha léger

Que le thé soit battu ou infusé, de véritables « rituels », improprement appelés  « cérémonies » en Occident, se mettent en place en Chine comme au Japon. Ces rituels du thé ont connu avec le temps une plus grande diversification en Chine qu’au Japon, où le chanoyu (« l’eau chaude pour le thé »), codifié au XVe siècle, est toujours prédominant. Nous détaillerons dans de futurs articles les grands principes de ces apprentissages, dont le but majeur est, comme nous le disions en introduction, de parvenir à la sérénité et à la paix de l’esprit, mais qui sont aussi un prétexte à l’échange, à un moment de pause et de partage au milieu des tumultes du monde.

Valérie Douniaux ; Jean-Benoît Bourrel