Archives de catégorie : Histoire du thé

Plante médicinale plurimillénaire, le thé !

On oublie trop souvent que le thé est une plante médicinale plurimillénaire. Des recherches historiques chinoises font remonter l’utilisation du thé à la nuit des temps. Le thé figure dans le Livre des plantes médicinales, compilé pour la première fois au Ve siècle avant J.-C. Un célèbre médecin de l’époque Han, Hua Tuo 华佗 (110-207) à qui l’on attribue la découverte de l’anesthésie, buvait lui aussi du thé pour mieux se concentrer et garder l’esprit alerte. Dans le Traité du Royaume de Huayang (qui correspond à l’actuelle province du Sichuan) rédigé en l’an 347, il est fait mention d’un thé offert en tribut douze siècles avant notre ère au roi Wen, fondateur de la dynastie Zhou.

Cha et Tu Caractères CHA et TU

A l’origine, les feuilles fraîches sont consommées directement pour leur efficacité médicinale, juste après avoir été cueillies. Plus tard et jusqu’au IIIe siècle avant notre ère, on boit le thé après en avoir cuit les feuilles dans de l’eau bouillante, comme si on préparait une soupe. On y ajoute d’ailleurs toutes sortes d’ingrédients comme du riz, du sel, des oignons, des écorces d’orange, du gingembre, des céréales, de la menthe… Les feuilles qui ne sont pas utilisées sont immédiatement séchées au soleil et conservées pour des préparations ultérieures. En l’an 350, le thé s’est fortement répandu en tant que boisson : il apparaît pour la première fois dans le supplément annuel du Erya, le plus ancien des dictionnaires chinois et l’un des treize classiques du confucianisme. Il se prononce alors  tu  et s’écrit 荼. Le caractère sert également à désigner une autre plante, une sorte de laiteron, le Sonchus Oleraceus, très amer. Pour éviter toute confusion, un empereur de la dynastie Han ordonne qu’on prononce cha lorsque le caractère fait référence au thé. Il faut attendre la dynastie Tang, au VIIIe siècle, pour que le thé dispose enfin de son propre caractère. 荼 tu  perd un trait et devient 茶 cha, le caractère actuel.

Le Classique des plantes

« Le Classique des plantes » de Shen Nong

 

L’homme, l’herbe, l’arbre : cha, le thé

Le thé en trois clés. Le caractère 茶 cha se décompose en trois éléments, trois clés :  l’homme l’herbe 草 (sous sa forme réduite) et l’arbre 木. En bref, une personne perchée sur un arbre et qui en cueille les feuilles.

CHA CHA CHA CHA

Différents styles d’écriture du caractère 茶 cha

Après l’écroulement des Han en 220, la Chine se morcelle en Trois Royaumes (220-280) avant de se partager en deux. Le Nord tombe sous la coupe des Barbares, dont les Wei, qui finissent par imposer leur domination ; le Sud, où se succèdent une série de dynasties éphémères, devient le refuge des lettrés et de l’aristocratie chinoise. Le bouddhisme poursuit son expansion qui se manifeste notamment par la création de grands sanctuaires et du développement d’une statuaire empreinte de grâce mystique. Les Annales historiques des Han (206 av J.-C. – 220 ap. J.-C.) mentionnent un accord contracté en l’an 59 avant notre ère entre un officier dénommé Wang Bao et le serviteur qu’il emploie pour un certain nombre de tâches dont « faire le thé, nettoyer les ustensiles et se rendre à Wuyang [dans l’actuel Sichuan] pour acheter du thé ». Ce document atteste que, au moins pour une certaine catégorie sociale, le thé est déjà d’un usage courant et fait l’objet d’un commerce. D’autres passages des Annales montrent que l’on distingue les jeunes pousses de thé, désignées par le caractère 茗 ming, des vraies feuilles 叶ye complètement développées. Le caractère 茗a d’ailleurs conservé ce sens de jeunes pousses délicates. Le thé destiné à la consommation est donc soigneusement sélectionné, et il en existe probablement des qualités différentes.

 

A partir de la dynastie Jin (265-420) la consommation de thé se propage largement vers le Sud. Dans le Livre des Jin, le Jinshu, on note plusieurs fois que certains magistrats proposent du thé à la place du vin lors des banquets, et que des lettrés accueillent leurs invités avec un bol de thé. Sous la dynastie des Sui qui unifie à nouveau l’Empire chinois en 581, la consommation de thé continue à se répandre, très rapidement dans le Sud, plus lentement dans le Nord. Les Sui entreprennent de grands travaux routiers et fluviaux dont la construction du Grand Canal qui va faciliter les échanges entre le Nord et le Sud de l’Empire. La vallée de la Wei, le bassin du Changjiang et le Sichuan connaissent alors une grande période de prospérité, avec l’apparition d’une agronomie savante et d’intenses défrichements qui favorisent l’expansion de la culture du thé. La vie fastueuse de la cour encourage le développement des arts et la consommation de thé. A mesure que celui-ci gagne en faveur et en importance, les Chinois commencent à systématiquement sécher les récoltes du printemps et de l’été afin de les stocker pour l’hiver. Ainsi apparaissent les premières expériences de transformation de la plante qui dès lors ne vont cesser de se développer. Certains des procédés de préparation initiés à cette époque perdurent encore aujourd’hui.

Katrin Rougeventre pour UNAMI Maison de Thé

Le thé et le bouddhisme ne font qu’un !

Le thé et le bouddhisme ne font qu’un ! Cette phrase célèbre illustre que l’histoire du thé s’enracine dans les mythes et légendes qui entremêlent la genèse de la pensée chinoise. Elle suit la route du bouddhisme en Chine et est associée aux illustres sages tels Laozi, Zhuangzi, et Confucius, qui élaborèrent les deux courants philosophiques fondateurs de la civilisation chinoise : le confucianisme et le taoïsme.

Laozi (VIe siècle av. J.-C.), l’auteur supposé du Daodejing 道德经 n’est peut-être qu’une figure légendaire. On ne connaît pratiquement rien de certain sur lui si ce n’est qu’il fut d’abord archiviste et astrologue à la cour des Zhou. Désabusé par la décadence de cette dynastie, il serait parti vers l’Ouest. En franchissant un col de montagne qui mène au mont Kunlun, il fut accueilli par Yin Xi le gardien des lieux qui lui offrit une tasse de thé. Le thé stimula le Maître qui dicta au gardien le recueil d’aphorismes en deux sections et cinq mille caractères : le Daodejing (le Livre de la Voie et de la Vertu. La légende ne le dit pas, mais le gardien Yin Xi dut certainement boire lui aussi un grand nombre de tasses de thé pour noter sans faillir les « cinq mille mots » sous la dictée du Maître !

confucius Confucius                                 laozi Laozi

Confucius, contemporain de Laozi, naquit en 551 av. J.-C, dans le Shandong. Il n’avait pas l’intention de fonder une philosophie, encore moins une religion. Il entendait enseigner un art de vivre, une sagesse s’appuyant sur les traditions de la noblesse, mais plus humaniste et débarrassée des préjugés de la haute aristocratie. Confucius fut le premier à organiser un enseignement privé. Lors de ses entretiens avec ses disciples ou pendant ses cours, il consommait du thé dont il disait : « Le thé tempère l’âme et harmonise l’esprit, dissipe la lassitude et soulage la fatigue, éveille la pensée et empêche la somnolence, allège et rafraîchit le corps et aiguise les perceptions sensorielles. »

Pour les bouddhistes, le thé aurait été introduit en Chine en 520 av. J.-C, par Bodhidarma, un moine indien. C’est lui qui aurait fondé l’école Chan (zen en japonais). Bodhidarma aurait abandonné son rang social et son héritage pour se consacrer aux enseignements du Bouddha, « le dharma », la vérité, l’ordre cosmique et les principes de l’univers. Alors qu’il entreprenait un long voyage vers la Chine pour y transmettre le Dharma, il fut reçu à la cour de Wudi, l’un des empereurs de la dynastie Liang (502-557). Pourtant fervent bouddhiste, le souverain ne comprit pas son enseignement. Congédié et banni par Wudi, Bodhidarma se retira alors dans une grotte pour méditer. Après trois années face à la paroi de la grotte, il finit par s’endormir. Pour se punir et rester éveillé pendant la méditation, il se coupa les paupières. Là où il les avait jetées se formèrent des racines qui donnèrent le premier théier. Le thé devint ainsi la « plante de l’éveil » que les moines, astreints au jeûne et aux veilles, allaient désormais utiliser pour stimuler leur concentration lors des interminables séances de méditation et de prières.

IMG_1158 TEMPLE BOUDDHISTE LESHAN SICHUANTemple bouddhiste à Leshan

Durant la dynastie Tang et notamment sous le règne de l’empereur Kaiyuan (713-741), l’expansion du bouddhisme contribue à propager la consommation du thé dans tout l’empire. La théine soutient les prières et les longues veillées des moines et des fidèles qui se pressent en pèlerinage sur les monts sacrés. L’habitude de consommer du thé gagne l’ensemble de la population, bouddhiste ou non. L’ouverture de nombreux magasins et maisons de thé se diffuse de la capitale aux provinces. Des marchands ambulants commencent à proposer des infusions un peu partout : il suffit de déposer sa monnaie et de prendre son bol. Dans le même temps, les rituels entourant la préparation du thé vont peu à peu se codifier pour former le 茶道 Chadao, la Voie du Thé. Indissociable du Chan bouddhiste, celle-ci s’inspire à la fois de la philosophie taoïste et de la pensée confucéenne. Elle repose sur la pureté, la quiétude, le respect et le non-agir. Tel un ambassadeur de la paix, le thé apaise les passions et nous ramène vers l’essentiel, à l’origine du Qi, le souffle vital. Il vise la stabilité et l’harmonie.

L’évolution de la culture du thé (« culture » dans les deux sens du terme, culturel et cultural) est inséparable de la formation de la pensée chinoise et du développement des religions bouddhiste et taoïste en Chine. Elle s’appuie sur les communautés de moines qui propagèrent en Chine, et au-delà de ses frontières, tout autant le culte religieux que les rituels du thé.  Sur les montagnes sacrées de Chine, derrière tous les temples, au pied de chaque monastère, les bonzes ont planté des théiers qu’ils ont entretenus avec patience et ténacité, de siècle en siècle… Ils ont ainsi élaboré et transmis jusqu’à nos jours, non seulement des techniques culturales et des méthodes d’usinage, mais aussi l’art de la dégustation du thé et les rites qui lui sont associés. Inspiré du Chadao, le Chanoyu, la cérémonie du thé japonaise, s’inscrit dans ces traditions chinoises, héritées du patrimoine religieux de l’empire du Milieu et transplantées à partir du XIIe siècle dans l’archipel du Soleil levant.

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Katrin Rougeventre pour UNAMI Maison de Thé

Le thé et la Chine : deux destins parallèles

Depuis la nuit des temps, le destin du thé est intrinsèquement lié à celui de la Chine, le pays du Milieu, comme il se nomme lui-même. Dès la plus haute Antiquité, le théier « le Camélia de Chine » s’inscrit dans l’histoire du pays, entre mythes et légendes et il accompagne, dynastie après dynastie, siècle après siècle, l’élaboration d’une civilisation et la construction d’un Empire. Lorsque la Chine est puissante et conquérante, le thé part à la découverte d’autres territoires, séduit de nouveaux peuples, propageant savoir-faire et culture. Si les guerres éclatent et que l’empire se divise, alors le thé agit comme un médiateur, un tribut que l’on offre pour renforcer des alliances, retrouver un équilibre. Quand la Chine perd son rang et en partie son indépendance avec l’arrivée des Occidentaux, le thé chinois recule fortement, dépassé par de jeunes concurrents, réduit à une tradition plus ou moins désuète. Avec le redressement de la Chine et son ouverture au monde, le thé des Chinois retrouve presque instantanément sa prospérité et sa créativité d’antan.

 

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De tout temps, la production et la culture du thé en Chine ont évolué en dent-de-scie, entre prospérité et recul, épousant les aléas de l’histoire et de l’économie nationale. Extension, intensification, diversification, colonisation, abandon, collectivisation, dé-collectivisation, industrialisation…

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A l’époque contemporaine, le Camellia Sinensis a participé à tous les soubresauts du pays : il a colonisé… ou s’est fait coloniser, il a grandi de plans d’aménagement en bonds en avant et révolutions culturales. Il a décliné parfois, sans flétrir tout à fait, et a toujours fini par renaître avec vigueur, comme autant de bourgeons annonciateurs d’une nouvelle époque… Le thé chinois est éternel, comme la Chine !

D’abord plante médicinale, le thé est devenu une boisson, chinoise à l’origine, asiatique ensuite, universelle enfin. Bien plus qu’un breuvage recherché pour ses bienfaits, le thé incarne un art de vivre, un état d’esprit. Il symbolise le chan (zen au Japon), le contrôle de soi, le respect de l’autre, l’hospitalité, la sérénité. Il exprime  le raffinement, l’élégance, la simplicité et la pureté. Immense, à l’échelle de la Chine, à la fois unique et infiniment divers, le thé chinois est le miroir accompli d’un peuple et d’un pays, impressionnant par son ampleur, sa complexité, son infinie profusion…

Katrin Rougeventre pour UNAMI Maison de Thé

Les dix plus grands thés de Chine

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*Les dix plus grands thés de Chine 

Depuis les temps les plus reculés, les chinois organisent des concours de dégustation et chaque année les meilleurs crus sont primés. Ces concours se déroulent à plusieurs niveaux : local, provincial, régional, national, international. Les critères qui permettent d’atteindre les plus hautes marches du podium sont multiples : les jurés prennent en compte non seulement les qualités du thé (son aspect, son parfum, la couleur de la liqueur, les arômes, etc.) mais également le patrimoine historique et culturel qui rattache un cru à sa localité ou à sa région.

Katrin Rougeventre©

magasin de thés à Hong Kong photo Katrin Rougeventre

Parmi ces nombreux concours, l’un des plus précoces et des plus marquants a été celui tenu lors de l’exposition universelle de 1915 Panama-Pacific de San Francisco aux Etats-Unis, de février à mai 1915. Cette exposition internationale célébrait l’inauguration du canal de Panama et surtout la reconstruction de la ville de San Francisco après le terrible séisme de 1906. La toute jeune République de Chine participait pour la première fois à une exposition universelle et présentait dans son pavillon un certain nombre de produits dont le fameux vin Maotai et une belle sélection de thés. Elle remporta au total 1 211 médailles dont beaucoup récompensèrent pour la première fois, hors de Chine, des crus prestigieux figurant  aujourd’hui encore au classement des « dix plus grands thés » de Chine.

La liste ci-dessous regroupe les dix plus grands thés de Chine, du plus connu au moins connu. Mais les dix deviennent souvent les treize plus grands thés de Chine. La fin de la liste est fluctuante, les thés de queue étant parfois remplacés par d’autres, au gré des faveurs des membres d’un jury local…

Quelques grands favoris semblent néanmoins incontournables :

- Le Puits du dragon du lac de l’Ouest 西湖龙井 Xihu Longjing, thé vert du Zhejiang, incontestablement le plus célèbre des thés chinois, le plus connu également en Occident.

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Xi Hu Long Jing photo JBB

- Le Printemps de la spirale de jade 洞庭碧螺春 Dongting Biluochun, thé vert du Jiangsu.

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Dong Ting Bi Luo Chun photo M.Magrez

- La Déesse de fer de Miséricorde 安溪铁观音 Anxi Jieguanyin,  thé bleu-vert du Fujian.

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Tie Guan Yin photo M.Magrez

- Le Pic velu de la montagne Jaune黄山毛峰 Huangshan Maofeng,  thé vert de l’Anhui.

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Huang Shan Mao Feng Photo M.Magrez

- Les Aiguilles d’Argent de Junshan 君山银针 Junshan Yinzhen, thé jaune du Hunan.

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Jun Shan Yin Zhen photo M.Magrez

- Le rouge de Qimen 祁门红茶 Qimen Hongcha, thé rouge de l’Anhui, souvent commercialisé en Occident sous le nom de Keemun.

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Qi Hong Mao Feng photo M.Magrez

 

- Les Thés des rochers des monts Wuyi 武夷岩茶 Wuyi Yancha, avec en vedette le Wuyi Dahongpao 武夷大红袍, la « Grande robe pourpre de Wuyi », thé wulong du Fujian.

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Dan Hong Pao photo M.Magrez

- Les Graines de melon de Lu An 六案瓜片 Luan Guapian, thé vert de l’Anhui.

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Lu An Gua Pian photo M.Magrez

- Les Aiguilles d’argent au duvet blanc白毫银针 Baihao Yinzhen, thé blanc de Fuding au Fujian.

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Bai Hao Yin Zhen photo M.Magrez

Les trois jardins ci-dessous, également très connus, figurent souvent au hit parade des thés :

- Le thé Pu’er du Yunnan 云南普洱茶 Yunnan Pu’er Cha, thé noir du Yunnan.

- Les Pointes velues de Xinyang 信阳毛尖 Xinyang Maojian, thé vert du Henan.

- Le Taiping Houkui太平猴魁 Taiping Houkui, thé vert de l’Anhui.

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Tai Ping Hou Kui photo M.Magrez

 Le jardin des thés chinois est immense, si vaste qu’il est impossible de tous les référencer. Certains thés ne franchiront jamais les frontières de l’Empire des thés (et n’apparaîtront jamais dans le classement des dix plus grands thés de Chine : les grands jardins), non parce qu’ils manquent d’intérêt, mais tout simplement parce qu’ils sont encore le produit d’un petit producteur, l’oeuvre d’un jardinier talentueux. Ils sont voués à l’anonymat parce qu’issus d’une région reculée, totalement enclavée, loin des circuits touristiques et des grands ports d’exportation. Il est plus facile de devenir une star du thé chinois quand on vient d’un jardin à proximité d’une grande métropole.

Voilà pourquoi les étoiles du podium des dix plus grands thés de Chine proviennent souvent des jardins de la façade Est de la Chine, proche du littoral et des mégapoles. La liste des plus grands crus chinois varie selon la région qui l’établit, les thés du bas de la liste ayant tendance à être remplacés par les crus locaux. A vous qui avez la chance de vivre ou de voyager en Chine d’établir la vôtre, au fil de vos découvertes, de vos goûts, de vos passions pour le thé.

Katrin Rougeventre pour UNAMI Maison de Thé

Les terroirs d’origine des thés Chinois

Comme on parle en France d’un Bordeaux, d’un Côtes-du-Rhône ou d’un Champagne, en Chine, on évoque souvent les thés par le nom de leurs terroirs d’origine, qui correspondent souvent à d’anciens royaumes. Par exemple :

浙 zhe pour la province du Zhejiang ;

滇 dian pour la province du Yunnan ;

闽 min pour le Fujian ;

台 tai pour Taiwan ;

浈 zhen pour le nord de la province du Guangdong ;

徽 Hui pour l’Anhui, etc.

 A moins d’être très pointu en géographie et en histoire de la Chine, ces appellations n’évoquent rien pour les Occidentaux, souvent perdus, quand ils nomment ou achètent des thés chinois… D’autant que cette règle souffre de maintes exceptions. De nombreux thés chinois portent les noms des montagnes sacrées ou très connues où ils sont récoltés : le Huangshan Maofeng 黄山毛峰 par exemple, est le Pic velu des monts Huangshan, dans la province de l’Anhui, le E Ruizi  峨蕊子 pousse au Sichuan, sur le mont Emei  峨眉山. Les thés des rochers s’appellent tous  « Wuyi… quelque chose » puisqu’ils viennent tous des monts Wuyi 武夷山au Fujian (dit Bohea dans le dialecte Min local).

Le nom du thé peut également évoquer la région de production plutôt que la province de production : ainsi par exemple Qihong 祁红(contraction de Qimen Hongcha 祁门红茶– littéralement « thé rouge de Qimen ») désigne un thé rouge produit dans le district de Qimen, au cœur des Huangshan. Mais le thé Qimen est plus souvent commercialisé en Occident sous le nom de Keemun, un vocable correspondant plus ou moins à la prononciation occidentale de Qimen. Citons encore les fameux Pu’er 普洱, thés noirs de la région de Pu’er, au Yunnan et distribués en France sous le nom de Pu-Erh ou Puer, ou Puerh…

Et c’est bien là toute la difficulté du chinois : sa transcription phonétique ! La langue chinoise utilise des caractères qui très longtemps ont été transcrits différemment selon que l’on était Anglais ou Français. Ou selon que le marchand chinois venait de Canton, du Fujian ou de l’Anhui. Il en résulte encore aujourd’hui de nombreuses confusions, dues à des erreurs  phonétiques : ainsi, le T’ieh-kuan-Yin, le Ti kwan Yin, et Te kum yun sont tous des Tieguanyin du Fujian (que l’on écrivait autrefois Fou-kien) !

Jusque dans les années 1980, les « appellations » des thés correspondaient effectivement à une réalité géographique, à de vrais terroirs. A partir des années 1990, le boum économique qui s’est amorcé avec l’ouverture de la Chine a profondément modifié la géographie traditionnelle du thé. En dix ans, la superficie plantée en théiers a été multipliée par deux. La colonisation de nouveaux espaces s’est faite bien sûr, dans les provinces théières traditionnelles, en réhabilitant les jardins laissés à l’abandon des décennies ou des siècles plus tôt. Mais l’expansion des domaines « théicoles » s’est surtout opérée dans des régions reculées, moins urbanisées, moins exploitées.

Dans le même temps, les chercheurs se sont penchés sur les caractéristiques génétiques des théiers et ont mis au point des variétés hybrides, plus précoces, plus résistantes, plus productives, capables de s’adapter à un nouvel environnement. En délocalisant ses cultivars (de l’anglais cultivated variety – variété cultivée –) la théiculture a totalement bouleversé le podium des provinces du thé. Les deux grandes provinces traditionnelles du thé vert, le Zhejiang et l’Anhui ont perdu leur prééminence face à des provinces comme le Sichuan ou le Yunnan, autrefois réputées pour leurs thés rouges et leurs thés noirs. Entre 1998 et 2010, ces deux dernières ont, pratiquement triplé leur production… de thé vert ! On récolte désormais au Yunnan, des Biluochun et des Longjing, issus de cultivars qui « s’épanouissent » à plus de 3 000 km de leurs terroirs d’origine ! S’agit-il pour autant des mêmes thés ?

Terroir célèbre du Long Jing photo JB Bourrel
Shi Feng le Pic du Lion, terroir célèbre mais souvent contrefait de Long Jing, Province du Zhejiang
photo JB Bourrel

Les terroirs d’origine ont réagi en instaurant des « appellations d’origine protégée » (l’équivalent européen de l’AOP),  en chinois 保护原产地名称 Baohu yuanchandi mingcheng qui se définissent à la lumière de trois critères essentiels et déterminants :

- le terroir ou la zone géographique de culture ;

- la variété ou le cultivar ;

- la méthode d’élaboration du thé qui commence par le type de cueillette et la période des récoltes ;

Et enfin, pour les thés « historiques », la preuve d’un savoir-faire hérité d’une longue tradition.

Ce règlement est encore entouré d’un flou artistique qui laisse beaucoup de liberté aux imitateurs, surtout lorsqu’il s’agit des thés destinés à l’export… A l’oeil, les différences sont tellement imperceptibles, qu’à moins d’être un expert, impossible de savoir si vous achetez un grand cru véritable ou une de ses nombreuses imitations.

Les prix des thés « authentiques » (tels que définis par la réglementation chinoise) ayant flambé en Chine, il est devenu très difficile de se les procurer en Occident.  La plupart de ces grands crus franchissent d’ailleurs rarement les frontières de l’Empire. Les Chinois se les gardent jalousement pour leur consommation personnelle…. ou les partagent parfois avec les communautés chinoises d’outre-mer, accessoirement leurs clients japonais, très avertis des subtilités du thé et prêts à débourser 50€, ou beaucoup plus, pour quelques dizaines de grammes !

Heureusement, depuis les années 1980 et 1990, quelques rares enseignes françaises, spécialisées dans le commerce du thé, rapportent dans leurs containers ou leurs caisses, des quantités de plus en plus importantes d’authentiques jardins chinois, en vraies feuilles. Pour le plus grand bonheur des amateurs de beaux crus, toujours plus nombreux à vouloir découvrir le monde fascinant du thé chinois !

Katrin Rougeventre pour UNAMI Maison de Thé

Année après année, UNAMI consolide son offre provenant des terroirs d’origine, Chinois, Taïwanais, Japonais, Coréen, … .

Les saisons du thé en Chine

Les saisons du thé en Inde sont dénommées par les périodes de récoltes, on parle des thés first flush, second flush ou autumn flush. En Chine, on cueille « les bourgeons velus » 茸茶 rongcha, de la « pure lumière » 清明 qingming,les « becs de pie » 鹊嘴 quezui « d’avant les pluies » 雨前 yuqian, ou encore « les feuilles en vis-à-vis » 对夹叶 duijiaye, quand « les épis sont à moitié plein » 小满 xiaoman.

Un bourgeon de thé
Un bourgeon de thé et ses deux premières feuilles photo JBB

Quelque que soit la variété de camellia et la région où il s’épanouit, le théier passe par des périodes de végétation appelées faya 发芽 (flush en anglais), qui suivent des périodes de dormance signalée par l’apparition des feuilles en vis-à-vis 对夹叶 duijiaye (les banji des Indiens). Les cueillettes s’effectuent lorsque la végétation reprend et que les bourgeons dormants développent de nouvelles ramilles. Même si la température n’est pas le seul facteur qui induit ou lève la dormance, les périodes de végétation sont bien sûr plus longues, plus étalées sur l’année dans les régions tropicales de l’Ouest ou du Midi de la Chine, plus marquées et plus courtes dès que les plantations sont en altitude ou en milieu tempéré comme dans les terroirs au nord et au sud du Long fleuve.

Dans la plupart des plantations chinoises, les récoltes ont lieu entre avril et octobre et donnent quatre à cinq grandes familles de thés :

- le thé de printemps 春茶 chun cha ou 头茶 toucha, « thé de tête »;

- celui de l’été 夏茶 xia cha ou ercha  « deuxième thé » ;

- celui des grandes chaleurs 暑茶 shu cha ;

- le thé de l’automne秋茶 qiu cha ;

- celui de l’hiver 冬茶 dong cha.

Les thés de printemps sont considérés comme les meilleurs. Mais la Chine est immense et le printemps ne commence pas partout au même moment. Les thés de printemps ne sont donc pas tous cueillis fin mars ou début avril. Voilà pourquoi la cueillette chinoise du thé a son anthologie d’expressions poétiques qui décrivent avec précision le degré de maturité de la ramille, quand le bourgeon sort de sa torpeur et développe son ébauche. Chacune de ces expressions constitue pour les cueilleuses le standard à prélever. Pour plus d’exactitude encore, comme tous les travaux agricoles en Chine, les cueillettes suivent le calendrier lunaire. Les mois sont des mois lunaires, le premier jour correspondant à la nouvelle Lune et le 15e à la pleine Lune. Du coup, les périodes de récolte et donc les thés de ces périodes, portent souvent des noms qui résonnent comme des poésies aux oreilles d’un occidental mais qui en réalité sont pour les Chinois l’indication précise d’une date.

Katrin Rougeventre©
Shi Feng Long Jing photo Katrin Rougeventre

Par exemple pour le célèbre Puits du Dragon de Hangzhou, près de Shanghai, il y a le thé de printemps d’avant la « pure lumière » 明前 mingqian, cueilli à partir de la fin mars et les premiers jours d’avril, puis vers la mi-avril, le thé de printemps d’«avant les pluies » 雨前 yuqian. Vient ensuite celui des « pluies de céréales » 谷雨 guyu, récolté à partir du 20 avril et jusqu’au 6 mai, et enfin celui « du début de l’été » 立夏 lixia, cueilli entre le 7 et le 20 mai, commercialisé aussi comme un thé de printemps ! Pour les cueillettes de l’été, nous avons des distinctions analogues, le thé « des petites chaleurs » 小暑 xiaoshu ou « des grandes chaleurs » 大暑 dashu

Pour le Tieguanyin, le grand thé bleu-vert de la province maritime méridionale du Fujian, le standard de cueillette n’est pas le même. On pratique le kaimiancai 开缅菜 « cueillette face déployée », ce qui signifie que l’on prélève de vraies feuilles, bien ouvertes, sur des ramilles mûres (et non pas de délicates pointes à peine déroulées). Il y a quatre cueillettes dans l’année :

- celle des thés de printemps 春茶 chuncha  qui se déroule des « pluies de céréales » au « début de l’été » (20 avril au 6 mai) ;

- celle des thés de l’été 夏茶 xiacha, du « solstice d’été » aux « petites chaleurs » (21 juin au 6 juillet) ;

-  celle des 暑茶 shucha, le « thé des grandes chaleurs », cueilli du « début de l’automne » à « la fin de la canicule » (du 7 au 23 août) ;

- et enfin, la cueillette des thés de l’automne 秋茶 qiucha, les meilleurs crus de l’année, prélevés entre le 23 septembre et le 8 octobre, de « l’équinoxe d’automne » à « la rosée froide ».

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Bourgeons de thé photo JBB

Ces indications, qui figurent sur les emballages des thés commercialisés en Chine, surtout quand il s’agit des cueillettes du printemps, sont très rarement fournis en France. Alors que chaque année on déroule le tapis rouge aux Darjeeling first flush qui voyagent parfois en avion, les thés primeurs chinois du printemps arrivent discrètement par bateau… en octobre ou novembre, et sans aucune précision sur la cueillette. Dommage !

Katrin Rougeventre pour UNAMI Maison de Thé

Les couleurs du thé

Les couleurs du thé Chinois sont au nombre de six :

  • vert 绿茶 lücha
  • rouge 红茶 hongcha
  • noir 黑茶 heicha
  • bleu-vert 青茶 qingcha
  • blanc 白茶 baicha
  • et jaune 黄茶 huangcha.

Ces couleurs font plus souvent référence à la teinte de la liqueur qu’à celle des feuilles de thé sec. Le thé développe à la tasse une palette exceptionnelle de couleurs depuis le cristal transparent d’un thé blanc jusqu’au brun profond, presque opaque d’un thé noir, en passant par toutes les possibilités de verts, jaunes et ocres, des plus ambrés aux plus cuivrés. Ces couleurs sont avant tout l’indication du traitement spécifique qu’a subi la feuille et renseignent à la fois sur la force tannique et les nuances aromatiques du thé. A chaque couleur correspond un traitement spécifique de la feuille, une oxydation plus ou moins poussée.

Tout serait simple si ces couleurs chinoises coïncidaient avec l’éventail chromatique adopté pour la vente des thés en Occident ! Barrière des langues ? Mauvaise interprétation ? Méconnaissance du produit ou « erreurs » commerciales ? Des siècles d’importation ont peu à peu imposé chez nous un « Pantone » des thés qu’il faudrait pour plus de clarté totalement réformer pour qu’il traduise la réalité chinoise… Ainsi, les thés que les Occidentaux qualifient et consomment comme des thés noirs (black teas) sont en réalité ceux que les Chinois appellent thés rouges 红茶 hongcha. Pourquoi cette confusion ? Peut-être parce que les premiers thés rapportés par les navires hollandais au  XVIIe siècle, verts au départ de Chine, arrivaient noirs en Europe, après des mois en fond de cale humide ?

Autre explication : au XVIIIe siècle, le thé acheté par l’Occident vient essentiellement de Bohea, au Fujian, les monts Wuyi en langue Minnanhua. C’est depuis toujours le fief des Dragons Noirs ou 乌龙 wulong, ces thés à grandes feuilles ébouriffées très sombres, donnant une liqueur d’un rouge cuivré. Le « Bohea noir »  des Occidentaux ne serait-il pas tout simplement un wulong ? Les Britanniques ont peut-être oublié le « dragon » pour ne retenir que le « noir » ? Quand, vers la fin du XVIIIe siècle, ils achètent enfin le lapsang souchong (un thé rouge produit lui aussi à Bohea), ils ne feront pas la différence avec le wulong et continueront à le nommer « thé noir ».

Notre thé noir n’a donc jamais été noir. Il a d’abord été vert, puis probablement bleu-vert avant d’être rouge à partir de la fin du XVIIIe siècle… Et rouge, il reste aujourd’hui !

Les plantes commercialisées en Europe sous l’appellation « thés rouges » ne sont pas des thés, mais des Rooibos, une variété d’acacias, l’Aspalathus Linearis qui pousse exclusivement en Afrique du Sud et qui n’a rien à voir avec le Camellia sinensis. (cf notre article sur ce sujet)

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Thé Rouge Chinois Dian Hong

Dans les années 1990, le marché occidental découvre les thés noirs chinois 黑茶 heicha. Faute de vocable approprié (puisque le mot « noir » est déjà utilisé les thés rouges), nous les désignons alors par « thés sombres » ! Aujourd’hui, nous les appelons aussi Pu’er… Mais tous les thés sombres ne sont pas des Pu’er, surtout quand ils ne viennent pas du Yunnan ou de la région de Pu’er !

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Thé Noir Chinois Pu’Er

Ajoutons que nos thés blancs 白茶 baicha, sont parfois aussi des thés verts ! Les Chinois sont des poètes et ce n’est pas parce que le thé s’appelle Dragon blanc ou Bourgeon des neiges qu’il s’agit d’un thé blanc, au sens technique du terme. Même si les feuilles sont argentées, couvertes de duvet blanc, que la liqueur est pale et délicate. Il arrive donc souvent qu’on nous vende sous le label « blanc » (et au prix d’un blanc « précieux-parce-que-rare » !) un simple thé vert un peu plus poilu que les autres ! Notons au passage que les vrais thés blancs ne sont pas tous de grands crus, ou des thés hors de prix.

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Liqueur de thé blanc Bai Hao Yin Zhen

Nos thés jaunes ne sont pas toujours les vrais thés jaunes 黄茶 huangcha des Chinois. Cette fois, nous y sommes pour rien. Le thé jaune est particulièrement difficile et très long à réaliser et, du fait de ce processus couteux, ces crus sont souvent onéreux. Les maîtres chinois capables de façonner les authentiques thés jaunes ne sont guère nombreux aujourd’hui. Par souci d’économie, ou parce qu’ils n’en maîtrisent pas l’élaboration, certains producteurs peu scrupuleux proposent sous le label « jaune » des thés élaborés comme des thés verts, un peu jaunes parce qu’ils ont mal séchés… ou pire encore parce qu’ils ont vieilli et se sont desséchés. Les thés jaunes, vraiment jaunes, sont extrêmement rares, même en Chine !…

Heureusement, nos thés verts sont généralement les thés verts 绿茶lücha des Chinois.

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Liqueur de thé vert Chinois Dong Ting Bi Luo Chun

Que dire des thés bleu-vert  青茶 qingcha ? Il s’agit des thés partiellement oxydés, connus également sous le terme wulong 乌龙, transcrit le plus souvent par « oolong ». Le terme 青茶qingcha qualifiait autrefois l’ensemble des thés bleu-vert, des moins oxydés au plus oxydés. Wulong 乌龙, Dragon noir en chinois, ne désignait que les crus oxydés à plus de 60 %. Ainsi, il y a une trentaine d’années, les thés des rochers étaient des wulong et le Tieguanyin un qingcha. Aujourd’hui, les Chinois ne respectent plus cette nuance et ont « adopté » pour leur marketing international, la dénomination que tout le monde comprend : « wulong » ou « oolong ». Business oblige !

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Liqueur de thé Wulong Chinois Rou Gui

En résumé, nos thés « noirs » ont toujours été rouges en Chine ; nos thés « sombres »  sont des thés noirs ; nos thés blancs ne sont parfois que des thés verts velus ; nos Oolongs sont des thés bleus plus ou moins verts, ou plus ou moins rouges ; nos thés jaunes sont pour la plupart des thés verts qui ont jaunis en séchant, quant à nos thés rouges, ce ne sont pas des thés… Restent les thés verts, aussi verts chez nous qu’ils le sont en Chine !

En bref, sur la palette chromatique chinoise des thés, nous n’avons qu’une seule couleur juste. Il serait temps pour nous de classer les thés de Chine comme les Chinois le font depuis toujours !

Katrin Rougeventre pour UNAMI Maison de Thé

Photos Michel Magrez pour UNAMI Maison de Thé

Photos Les couleurs du thé  image DSF 7953 Clément Ledermann


Les Maîtres de l’oxydation du Thé

Oxydation ou fermentation ? Les feuilles de thés fraîches, comme tous les végétaux, rouillent ! C’est le brunissement, qu’on appelle souvent à tort « fermentation », un processus de vieillissement totalement naturel et qui correspond en réalité à une oxydation. Au fil des siècles, les Chinois ont mis au point une multitude de techniques qui en agissant différemment sur les oxydases contenues dans les feuilles fraîches permettent de contrôler cette oxydation au degré près : c’est ce qu’ils appellent bianse 变色 ou coloration. Les secrets de fabrication des thés, encore farouchement préservés, résident dans cette expertise de l’alchimie de la feuille et de sa coloration. Plus les feuilles sont dégradées, plus elles noircissent et donnent à l’infusion une liqueur orangée ou rouge.

Photo Katrin Rougeventre
Marché au thé en Chine Photo Katrin Rougeventre

Le mot « fermentation », en chinois 发酵 fajiao, nous vient d’un chercheur japonais Y. Kosai, le premier à l’avoir utilisé en 1980 pour décrire les transformations de la feuille pendant l’usinage. Le terme est resté dans le jargon international même si en Chine, il existe un vocable précis pour nommer chacune des différentes « fermentations » qui caractérisent chaque couleur du thé : 渥红 wohong pour le thé rouge, 渥堆 wodui pour le thé noir, 闷堆 mendui pour le thé jaune, 坐青 zuoqing pour le thé bleu, etc.

Les Chinois répartissent leurs thés en six catégories qui correspondent chacune à une coloration plus ou moins forte, selon un taux d’oxydation  ou 发酵 fajiao , plus ou moins poussé :

- Non « fermenté », 不发酵 bu fajiao

Le taux d’oxydation est nettement en dessous des 10%. Ce sont tous les thés verts. Aussitôt cueillis, ils sont fixé à haute température pour neutraliser l’enzyme oxydase responsable de la coloration des phénols.Anji Bai Cha N1

- Faiblement « fermenté » 微发酵 wei fajiao

L’oxydation est comprise entre 10 et 20% : ce sont les thés jaunes (des thés verts à l’origine, qui subissent une phase de 闷堆 mendui, littéralement « entasser dans une chaleur étouffante » ou menhuang « étouffer pour faire le jaune »). Des thés verts qui ont jauni faute d’avoir séché rapidement…Huo Shan Huang Ya

- Légèrement « fermenté », 轻发酵 qing fajiao

C’est la catégorie des thés blancs, oxydés de 20% à 30%.  Parce que le long flétrissage et le séchage au soleil n’ont pas suffi à détruire totalement les enzymes responsables de l’oxydation, les feuilles se sont légèrement oxydées, lentement et naturellement, au soleil.Bai Hao Yin Zhen

- « Semi-fermenté », 半发酵 ban fajiao

Lorsque le taux d’oxydation oscille entre 20 et 70%, on fabrique les thés semi-verts, semi-oxydés, en voix d’oxydation, autrement dit des « Dragons Noirs » 乌龙 wulong. L’oxydation des polyphénols, qui se déclenche dès le roulage de la feuille, est bloquée à un moment donné par une fixation à haute température. C’est le 坐青 zuoqing, « faire le bleu-vert », très certainement la catégorie de thé la plus nuancée et la plus complexe.

- Totalement « fermenté » 全发酵 quan fajiao

L’oxydation dépasse les 80%-90% comme dans le cas des thés rouges (les black teas des Occidentaux) qui passent par le 渥红 wohong « l’étuvage pour faire le rouge ».

L’oxydation dépasse les 80%-90% comme dans le cas des thés rouges (les black teas des Occidentaux)

- « Post-fermenté » 后发酵 hou fajiao :

C’est la catégorie des thés noirs chinois du type Pu’er, oxydés à 90%. Au départ, il s’agit de thés traités en vert : l’enzyme oxydase responsable de l’oxydation des polyphénols a été neutralisée à la chaleur. En réalité, l’enzyme n’est pas totalement détruite et se réactive dans des conditions particulières d’humidité et de chaleur, que les Chinois appellent 渥堆 wodui, littéralement « empiler dans l’humidité ». A ce brunissement vient s’ajouter une maturation causée par la dégradation microbienne de certains composés organiques due à des micro-organismes. Ces thés, au départ « verts », stockés dans des conditions de température et d’hygrométrie contrôlées, finissent par « vieillir » et devenir « noirs ». Ce sont tous les thés de garde qui connaissent depuis quelques années un engouement extraordinaire.Thés noirs chinois du type Pu'er, oxydation à 90%.

En développant mille et une façons d’agir sur l’oxydase de la feuille et sa coloration, les Chinois ont développé une multitude de thés, qu’ils répartissent selon six familles de couleurs. Mais à y regarder de plus près, ce nuancier du thé peut être aussi diversifié qu’un Pantone

Katrin Rougeventre pour UNAMI Maison de Thé

Photos Michel Magrez- JB Bourrel pour UNAMI Maison de Thé

Les Royaumes des thés Chinois

« Le thé a mille et un visages. Lorsqu’on comprend pourquoi un thé est excellent,

ou pourquoi il est médiocre, alors seulement on peut l’apprécier à sa juste valeur. »

Lu Yu, Le Cha Jing ou Classique du thé

 

 Le thé est un univers, aujourd’hui international, dans lequel deux mondes se côtoient : celui des industriels qui usinent les feuilles en masse et les répartissent selon une nomenclature d’acronymes dont personne ou presque ne comprend le sens ; et celui des jardiniers chinois qui, au fil des siècles, ont composé une véritable anthologie des mutations du thé.

 En Chine, le thé évoque une peinture de nuages et brumes, de pics argentés, de cimes enneigées… On récolte « les boutons au duvet d’argent », « les langues de moineau », « les feuilles en vis-à-vis », avec ou sans « la feuille poisson ». Après avoir « tué le vert », on le flétrit à l’étouffée, on le sèche à petit feu, on le sculpte en « perles », en « aiguilles », en « colimaçons »… Avant que des boutiques ne le proposent sous le nom de « Pic Velu de la Pure Clarté », de « Dragon Noir d’avant la rosée froide » ou encore « de main du Bouddha de l’éternel printemps »…

 En Chine, le thé est vert, rouge, noir, mais aussi bleu, blanc ou jaune !

 Pour répertorier les centaines de thés chinois et cataloguer les terroirs et les crus, il existe en Chine non pas un, mais huit classements différents, aboutissant à des familles de thés qui parfois se chevauchent, souvent se complètent entre elles.

 Les thés, en Chine, sont donc ainsi répartis :

  1. Selon le lieu de production ou terroir, une appellation qui correspond souvent à un ancien royaume.
  1. D’après le traitement de la feuille ou l’usinage, qui porte essentiellement sur la « coloration » de la feuille, son degré de « fermentation » : non fermenté, faiblement fermenté, légèrement fermenté, semi-fermenté, totalement fermenté, post-fermenté.
  1. Par couleur :

vert 绿茶 lücha

rouge 红茶 hongcha

noir 黑茶 heicha

bleu-vert 青茶 qingcha

blanc 白茶 baicha

et jaune 黄茶 huangcha

  1. En fonction de l’époque de la récolte : au printemps, aux petites chaleurs, aux grandes chaleurs, à l’été, à l’automne, en hiver
  1. Selon la forme des feuilles sèches, avec pour chaque famille de thé une nomenclature très précise de catégories et sous-catégories : en feuilles ou en bourgeons pour les thés blancs, compressés ou en vrac pour les thés noirs, en brisures, en « congou » ou en petites feuilles pour les thés rouges, en pointes, en aiguilles, en lamelles, en perles, en bouton, en colimaçon etc. pour les thés verts…

 En Chine, il existe presque autant de formes qu’il y a de techniques de fabrication, autant dire des milliers. Difficile de les répertorier toutes et encore plus de les traduire !

  1. D’après la qualité ou le grade, définis en fonction du moment de la récolte, de la finesse de la cueillette, de la taille et de la tendresse des feuilles et enfin de la manière dont la feuille a été travaillée. Ainsi, à Hangzhou par exemple, dans la province du Zhejiang, le fameux Puits du dragon peut décliner jusqu’à 12 grades différents, rien que pour la cueillette du printemps.

    Long Jing
    Terroir de Long Jing Province du Zhejiang crédit Photo : JB Bourrel
  1. Selon le marché à qui le thé est destiné : pour les pays Occidentaux, pour les Chinois d’outremer (Singapour, Hong Kong, Canada, Malaisie…), pour les provinces des confins de la Chine (Tibet, Mongolie, Xinjiang…) ou encore pour le marché intérieur.
  1. Enfin, le thé peut-être classé en fonction de son degré de raffinement. Il existe ainsi des produits finis, des thés semi-finis (une matière brute que les récoltants portent à l’usine qui se charge des étapes plus techniques de la manufacture) et des thés raffinés, au sens industriel du terme, cette dernière catégorie regroupant en effet, non seulement les thés parfumés, sculptés ou compressés, mais aussi les innovations des 50 dernières années, telles les boissons au thé (en bouteille ou canette) ou encore les thés en poudre, à dissolution instantanée.

Enveloppés de mythes et légendes, issus de terroirs d’une extraordinaire diversité, les crus chinois, traditionnels ou de création récente, sont l’aboutissement d’une culture et d’un savoir-faire plusieurs fois millénaires et dont les secrets n’ont pas encore été tous percés. A nous de les découvrir, un à un, pour rendre hommage à la Chine pour cet apport majeur au patrimoine de l’humanité.

Katrin Rougeventre pour UNAMI Maison de Thé

Histoire du thé coréen

Bien que les Coréens estiment l’arrivée du thé en Corée sous le règne de la Reine Seondeok (632-647), le samkuksaki (l’Histoire des Trois Royaumes, littérature retraçant l’histoire de la Corée lorsque celle-ci fut divisée en trois états) situe l’arrivée des premières plantations sous le règne du Roi HeongDeok (826-836). Les rapports racontent qu’un envoyé du Roi ramena de son voyage au sein de la Dynastie Tang de mystérieuses graines, et qu’il ordonna de les planter à la montagne Jiri. Les feuilles qui y poussèrent furent alors destinées à être consommées par la famille royale en infusion. Le thé venait d’arriver en Corée pour la première fois de son histoire.

Par la suite, le thé se développa progressivement par le sud de la péninsule (où se concentrent les champs de thé). Ainsi, durant l’ère de Goryeo deux facteurs contribuent à ce développement : le premier est l’augmentation des échanges avec la Chine, dus notamment  aux voyages des érudits coréens qui partent pour l’empire du milieu. C’est lors de ces expéditions qu’ils découvrent la culture du thé telle que développée par les chinois. Le second facteur est l’arrivée du bouddhisme et de sa propre culture du thé, c’est en particulier celui-ci qui va changer profondément la perception qu’ont les Coréens envers cette infusion. La consommation du thé étant fortement liée aux mythes bouddhistes (des représentations de bouddha consommant du thé qui émergent au sein de la littérature en témoignent), la rapide expansion de la religion aide au développement des plantations : tout comme la Corée adopte massivement le bouddhisme, le développement du thé se répand dans toute la péninsule.DSC00840

Durant l’ère Choseon, la culture du thé va connaître un changement majeur. En effet, l’adoption du courant de pensée confucianiste va complètement freiner l’expansion du thé en Corée, et même aller à l’encontre de celle-ci. Les confucianistes, dans leur désir de renier toute influence bouddhiste, décident de bannir la plupart des symboles liés aux enseignements de bouddha. De nombreuses productions de thé étant alors considérées comme liées aux mythes bouddhistes furent brulées et la culture de l’infusion observe un réel déclin au sein de la péninsule. Cependant c’est par les échanges avec la Chine des Ming que la culture va tout de même perdurer, notamment au sein des classes supérieures particulièrement influencées par la Chine. La culture du thé survit alors et se formalise de plus en plus.

L’ère de Choseon prend fin suite à l’annexion de la péninsule par le Japon en 1910. Durant la colonisation japonaise, la Corée est réorganisée selon les besoins de l’empire : beaucoup de patrimoine est détruit, et des infrastructures modernes et des plantations sont mises en place à travers toute la péninsule. L’empire souhaitant faire de la Corée un « grenier » produisant des ressources agricoles pour le Japon, des champs de thé sont également mis en place parmi ces plantations, bien qu’ils ne soient pas destinés aux Coréens. L’arrivée de la seconde guerre mondiale, puis de la guerre de Corée cause ensuite la destruction de la majorité des cultures de thé de la péninsule bien que certaines productions persistent à l’extrême-sud de celle-ci.

 

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C’est depuis les années 80 qu’une re-démocratisation de la culture du thé s’opère en Corée. Les investisseurs y voyant un nouveau marché favorable tandis que les producteurs souhaitent renouer avec leurs traditions. La péninsule offre aujourd’hui des gammes particulièrement intéressantes grâce à plusieurs parti-pris : selon les régions, certains cultivent un thé selon les méthodes traditionnelles propres à l’origine millénaire du thé Coréen, tandis que d’autres souhaitent créer et innover dans le secteur du thé, la plupart s’appuient pour cela sur les dernières découvertes en matière de productions bio, et se penchent sur de nouvelles manières d’utiliser le thé au quotidien.

La Corée est donc un pays qui a, tout comme le Japon et la Chine, des produits uniques à proposer, et de réelles découvertes et coups de cœur sont possibles parmi ceux-ci. Unami est très heureux de vous proposer une sélection de qualité.

Vous pouvez aussi vous référer au précédent article publié : l’introduction au thé coréen.