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Le thé Japonais : divertissement ou spiritualité ?

D’abord principalement dans un cadre religieux, le thé Japonais se répand ensuite dans d’autres espaces de la vie sociale. Sa dégustation devient même un divertissement prisé par l’aristocratie de cour durant l’époque Heian, puis par l’aristocratie guerrière ou les riches roturiers. Ainsi, aux époques Kamakura (1185-1333) et Muromachi (1333-1568) en particulier, des compétitions appelées tôcha sont régulièrement organisées dans le cadre de fastueux banquets. Les participants ont la difficile tâche de définir s’il s’agit d’un honcha, prestigieux thé issu des premières semences amenées par le moine Eisai, ou d’un hicha. La palette des thés disponibles s’élargit avec le temps et permet ainsi des jeux d’autant plus complexes.

Face à leur succès grandissant, les concours de thés avec paris sont interdits en 1336 par le code Kemmu, qui définit en dix-sept articles des règles de maintien de la loi et de l’ordre, et tente de réguler la conduite des classes supérieures. Mais les cadeaux offerts aux gagnants demeurent extravagants, avec surtout l’attribution de superbes céramiques continentales. Les compétitions sont en fait pour l’hôte une occasion de faire étalage de sa richesse et de ses propres collections de céramique. Ce goût de l’ostentatoire s’exprime dans le terme de basara, un mot d’origine bouddhique qui évoque l’excès et l’extravagance, un goût baroque en quelque sorte. A l’époque de Sen no Rikyû  (1522-91),  figure emblématique de la cérémonie  japonaise du thé, quelques concours de thé sont encore organisés et les écoles de thé héritières du maître en reprennent l’idée, sous une forme beaucoup plus formelle, avec le cha-kabuki. Le cha-kabuki encore pratiqué aujourd’hui pour aider les étudiants à affiner leur goût, à développer leur capacité à distinguer entre différents thés.

Gyokuro

Le thé artistique et spirituel, le chanoyu

Les tôcha commencent à décliner avec l’apparition d’une nouvelle forme de dégustation de thé, plus intime. Le grand initiateur de ce renouveau est le huitième shôgun Askikaga Yoshimasa (1436-1490), un homme politique calamiteux, qui a par contre largement marqué de son empreinte la culture japonaise, en s’entourant des artistes les plus talentueux et les plus novateurs de son temps. Ainsi, l’art floral, la cérémonie du thé, le nô ou la peinture à l’encre doivent beaucoup à Ashikaga Yoshimasa. Cette période de bouillonnement artistique est connue sous le nom de culture Higashiyama, en référence au quartier de Kyôto où le shôgun fit construire le Pavillon d’Argent (Ginkakuji) en hommage à son grand-père commanditaire du Pavillon d’Or (Kinkakuji). Yoshimasa souhaitait se retirer à Higashiyama pour mener une vie dédiée aux arts et à la religion et ainsi allaient se développer des concepts tels que le wabi-sabi, d’une importance fondamentale pour l’évolution de la cérémonie du thé.

Nôami (1397-1471), le conseiller artistique (dôbôshû) de Yoshimasa et directeur des collections shôgunales, fut aussi un artiste complet, peintre et poète. Loin des clinquantes compétitions de thé, Nôami développa le shôin-daisu, dégustation plus intime organisée dans la pièce d’étude shôin, le terme daisu désignant l’étagère chinoise portative à deux niveaux sur laquelle étaient installés les ustensiles. Nôami aurait présenté à Yoshimasa le prêtre Murata Shukô (ou Jukô, 1422-1502), considéré comme le véritable père fondateur du chanoyu, littéralement « l’eau chaude pour le thé ».

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Modestie, respect, pureté et sérénité, les quatre grands fondements

Shukô, né à Nara, était entré dans un monastère à l’âge de onze ans. Mais, déçu par la vie monastique, il partit pour Kyôto où il rencontra Nôami et étudia avec l’excentrique moine zen Ikkyû (1394-1481), supérieur du temple Daitokuji. Ikkyû souhaitait revenir à un cérémonial du thé simplifié, plus fidèle à l’idéal des maîtres chinois de l’époque des Tang ; il recherchait dans la dégustation de thé une prise de conscience totale de chaque geste, de chaque instant, dans « l’ici et maintenant ».

Shukô imprégna fortement le rituel du thé de pensée zen. Il délimita à quatre tatamis et demi l’espace réservé à la dégustation dans une grande pièce. L’étape suivante consista en un déplacement du rituel du thé à de simples huttes (sôan), évocations de retraites campagnardes, d’ermitages de montagne. Shukô utilisait des céramiques chinoises, mais aussi des productions japonaises (wamono), notamment celles des fours de Bizen et Shigaraki. Ce serait également à lui qu’on devrait l’usage d’accrocher des calligraphies zen dans l’alcove tokonoma et la large utilisation du bambou, aussi bien dans la structure du pavillon de thé que pour la fabrication d’accessoires. Deux documents écrits sont associés à Shukô, le Dialogue avec Shukô (Shukô Mondo) et Kokoro no Fumi (lettre sur le cœur). Le premier texte repose sur une conversation supposée entre Shukô et Yoshimasa ; Shukô y insiste sur l’importance d’oublier toute distinction de classe dans la pièce de thé, ce qui allait devenir l’un des fondements du chanoyu. La réunion de thé devait en effet permettre d’atteindre la paix grâce à l’adoption des principes de modestie, respect, pureté et sérénité, les quatre fondements immuables du chanoyu.

L’esprit wabi-sabi

Bien que la cérémonie telle qu’envisagée par Jukô exprime déjà l’esprit wabi, le maître de thé n’employait pas ce terme, qui fut développé par son disciple Takeno Jôô (1502-1555) et plus encore par Sen no Rikyû.

Jôô était le fils d’un riche marchand de Sakai, une ville portuaire proche d’Ôsaka. Il étudia d’abord la poésie et l’art de l’encens, avant de se dédier au thé. Il prônait l’usage d’« objets trouvés », de céramiques d’usage quotidien détournées de leur fonction originelle. Jôô a laissé une Lettre sur le Wabi (Wabi no Fumi) où il décrit ce concept comme « l’honnêteté, la prudence, et le détachement, autant émotionnel que matériel ». Le wabi, qui signifiait à l’origine solitaire, désolé, perdit ainsi sa connotation originelle négative pour louer les vertus de la simplicité et de la sobriété. Il est souvent associé au sabi (du verbe sabu, se rouiller, s’user …), qui exalte la beauté de la patine laissée par le temps.

Sen no Rikyû fut profondément influencé par Murata Shukô et Takeno Jôô. Rikyû, de son véritable nom Tanaka, était lui aussi le fils d’un riche marchand de Sakai. Il s’attacha à éliminer tout ce qui lui semblait superflu dans la pièce de thé et développa un rituel dépouillé de tout geste ou objet inutile. Pour Rikyû, la Voie du Thé est « une discipline esthétique, basée sur la loi bouddhique, visant à atteindre le salut spirituel », même s’il réduisit aussi, probablement non sans facétie, le rituel du chanoyu à « faire chauffer de l’eau, préparer le thé et le boire convenablement » !

Cependant, Sen no Rikyu fut le maître de thé officiel de Oda Nobunaga puis de Toyotomi Hideyoshi, les deux premiers grands réunificateurs du Japon. Les cérémonies organisées pour Hideyoshi alternaient entre flamboyance et simplicité, son château de Fushimi renfermant à la fois une célèbre salle de thé dorée transportable (accompagnée d’accessoires également en or), mais aussi une minuscule hutte de deux tatamis.

Les circonstances qui poussèrent Hideyoshi à exiger le suicide de son maître de thé en 1591 sont restées mystérieuses. Elles ont donné lieu à de nombreuses hypothèses, mais il semble vraisemblable que le seigneur a pu prendre ombrage de l’influence grandissante de Rikyû. On évoque aussi l’avidité de Rikyû dans le commerce d’ustensiles de thé, sa dénonciation comme comploteur contre Hideyoshi … ou encore le fait qu’il aurait  installé son portrait sur le portique du temple Daitokuji, obligeant ainsi le guerrier à passer dessous, ce qui affirmait symboliquement la supériorité du maître de thé sur le seigneur ! Nombre de ces théories sont évoquées Le Maître de thé, un court livre de Yasushi Inoue, qui restitue admirablement l’atmosphère de l’époque de Rikyû. Dans tous les cas, l’héritage de Rikyû a survécu dans le temps, et s’est même largement développé, grâce aux trois grandes écoles créées par les héritiers du maître, écoles qui dominent encore le monde du chanoyu aujourd’hui.

La sélection des thés Japonais d’UNAMI

Valérie Douniaux pour UNAMI Maison de Thé

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