La céramique « Bleu et Blanc » de Chine

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La dynastie mongole des Yuan (1260-1367) perpétue la plupart des traditions Song en matière de thé et de céramique. Cependant, les feuilles remplacent de plus en plus souvent la poudre dans la préparation du thé, entraînant une évolution de l’usinage du thé et des ustensiles qui lui sont dédiés. Par ailleurs, grâce à la restauration des routes commerciales et des relations avec les pays étrangers, l’activité et les échanges économiques s’amplifient qui profitent au thé autant qu’à la porcelaine chinoise. Les formes et les décors se diversifient, marqués par des influences cosmopolites qui font apparaître en Chine, au début du XIVe siècle, la peinture au cobalt, à l’origine des fameux « bleu et blanc » 青花白地 qinghua baidi. L’éclosion du décor peint constitue un élément déterminant pour le développement de la céramique au cours des quatre siècles qui vont suivre la dynastie Yuan.

Avec l’avènement de la « brillante » dynastie Ming , la Chine connait un regain de puissance et sa civilisation s’étend sur l’ensemble de l’Asie et bien au-delà. L’époque se détermine par un retour aux traditions chinoises mais également par le développement des contacts avec les pays étrangers, par de grandes expéditions maritimes et, à partir du XVIe siècle, par l’arrivée des marchands portugais et des premiers missionnaires jésuites. La rencontre de l’Europe et de la Chine provoque une sorte de renaissance chinoise marquée par l’amélioration des connaissances, des progrès techniques dans de nombreux domaines et un renouveau artistique. Thé et céramique sont plus que jamais associés dans une même dynamique de développement et vont peu à peu s’adapter au goût Occidental, pour conquérir ensemble, de nouveaux marchés.

Le thé en feuilles, apparu sous les Song, a presque totalement remplacé les galettes et la poudre de thé : la transformation des modes de préparation du thé incite les potiers à créer de nouvelles familles d’objets en céramique. Les bols sont parfois coiffés d’un petit couvercle qui retient les feuilles quand on boit l’infusion. Aux bols larges, on préfère désormais de délicates tasses, plus petites (mais toujours sans anses) qui accrochent mieux les arômes de la liqueur. Elles sont souvent fabriquées par quatre, avec une théière et un plateau de motif assorti. Les nombreux pots et verseuses utilisés indistinctement pour l’eau et le vin, évoluent aussi pour s’adapter aux méthodes d’infusion.

Considérée comme une période capitale de la céramique chinoise, l’époque Ming qui couvre près de trois siècles, se distingue par une production très diversifiée et surtout par sa porcelaine « bleu et blanc » qui connaît un développement extraordinaire et un rayonnement dans le monde entier. Le bleu sous couverte, inauguré sous les Yuan, voit en effet sa popularité grandir et constitue désormais la majorité de la production Ming. Il évolue sur une longue période, avec cependant des variations portant notamment sur l’intensité du pigment bleu dont la composition se modifie au fil des siècles. Importé du Moyen Orient et utilisé d’abord pur, le « bleu mahométan » (à base d’arsenic) va être par la suite mélangé à un cobalt chinois en provenance du Yunnan (et contenant du manganèse) dans des proportions de plus en plus importantes. L’analyse de la composition des pigments bleus permet d’ailleurs aujourd’hui de dater précisément les porcelaines : la présence de manganèse donne un bleu moins pur que le cobalt à l’arsenic. L’essor de la céramique « bleu et blanc », soutenu en partie par l’exportation, s’intensifie vers la fin de la dynastie. En Iran, en Turquie, en Indonésie, mais aussi en Corée, au Japon, en Europe, on trouve partout des pièces « bleu et blanc » fabriquées pour l’essentiel dans les fours de la manufacture de Jingdezhen, devenu le plus grand centre porcelainier de Chine.

Porcelaine Jingdezhen
 Jingdezhen Chine 2004 JBB

Les formes et les décors, loin des critères de l’esthétique chinoise, se sont adaptés au goût de la clientèle étrangère. Les commandes européennes qui voyagent avec les caisses thé sur les « caraques » portugais, sont connues en occident sous le terme de « porcelaine caraque », du nom des navires qui déchargent à Lisbonne leurs précieuses cargaisons, récupérées par les Hollandais en charge de la distribution dans toute l’Europe. Ce commerce, d’abord portugais, passe aux mains des Hollandais au début du XVIIe siècle quand ils s’emparent de Formose. Et la « porcelaine caraque » devient la « porcelaine de la compagnie des Indes ».

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Sombrant dans le déclin, la dynastie Ming est remplacée par de nouveaux venus de Mandchourie, les Qing. Ils rétablissent la paix et ouvrent une longue ère de prospérité qui fera de la Chine la plus grande puissance impériale de l’Asie.

Katrin Rougeventre pour UNAMI Maison de Thé

Le Thé dans la Médecine Traditionnelle

La médecine traditionnelle d’origine chinoise, dit kampô ou kanpô, connait encore de beaux jours au Japon et est encore scrupuleusement suivie par de nombreux Japonais, même si les drugstores vendant des médicaments à l’occidentale et les cliniques de médecine moderne ont envahi les villes. Importée dans l’archipel à partir du VIIe siècle, la science médicinale chinoise s’y est implantée fermement, et a connu un développement particulier, mettant l’accent sur l’usage des plantes.

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Une médecine vegan

Le nom kampô pourrait être traduit par  » méthode chinoise « , et le terme a été défini à la fin de l’époque Edo, afin de démarquer clairement cette approche médicinale de la médecine occidentale, dite rampō (littéralement  » médecine hollandaise « , les Hollandais étant alors les seuls Européens autorisés à commercer et résider au Japon).

Très contrôlée, obéissant à des règles strictes et  » approuvée  » par le Ministère japonais de la santé qui rembourse certains de ses produits, la médecine kampô a toujours la confiance de bien des Japonais, qui se tournent vers elle pour trouver des solutions de fonds à leurs soucis de santé, ou par méfiance envers les composés chimiques et industriels de la pharmacopée occidentale. A une époque où la cruauté envers les animaux et le végétarisme gagnent de plus en plus de terrain dans le monde, le kampô peut également se vanter d’être naturellement vegan,  n’incorporant aucun composant d’origine animale, à la différence de sa grande soeur la médecine traditionnelle chinoise.

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Le thé, un médicament qui traverse les siècles

Les feuilles de Camellia Sinensis font partie de la liste officielle des plantes autorisées officiellement dans le kampô. Il faut dire que, dès l’origine, les propriétés santé du thé ont été connues. Eisai (1141-1215), le moine à qui l’on doit l’implantation durable du thé au Japon, a d’ailleurs vanté ces vertus dans un traité au nom révélateur, le Kissa Yôjôki (traité sur les effets de la consommation de thé pour la santé). Eisai, tirant probablement ses sources de ses années d’études en Chine, considérait tout bonnement le thé comme un véritable  » élixir de vie  » aux nombreuses vertus, notamment pour le coeur.

Cette confiance dans les propriétés bénéfiques du thé pour la santé ne s’est pas démenti avec les siècles, et des chercheurs de la région de Shizuoka, la plus grosse productrice de thé au Japon, se penchent sur l’action favorable du thé dans les traitements de maladies diverses, en particulier du cancer de l’estomac, la région étant la moins touchée par ce qui est la forme la plus répandue de cancer au Japon.

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Loin d’être uniquement une boisson détente, le thé joue donc au Japon divers rôles, tous d’importance, même si les jeunes Japonais ont malheureusement tendance à l’oublier. Boisson spirituelle, profondément liée au chanoyu et au zen, le thé est aussi un compagnon santé à l’efficacité prouvée. Nul doute que les résultats des recherches actuelles ne feront que continuer à confirmer les intuitions des maîtres anciens de la Chine et du Japon et prouver encore et encore tout l’intérêt de consommer du thé !

La sélection des thés Japonais d’UNAMI

Valérie Douniaux pour UNAMI Maison de Thé

Le Fujian, une zone théière spéciale

Clément Ledermann ©
Les terrasses de thé du Minnan, le Sud Fujian Clément Ledermann

C’est de la province du Fujian, large amphithéâtre rocheux ouvert sur la mer de Chine méridionale, que partirent les premières caisses de « Tay », il y a environ 400 ans. Ce « tay », plante chinoise qui devait conquérir la planète entière pour devenir la boisson la plus consommée dans le monde (avec l’eau) c’était le thé !

La province du Fujian couvre 120.000 km2 sur la façade littorale Est de la Chine. Longtemps isolée du reste de la Chine par les Monts Wuyi qui culminent à l’Ouest, à quelque 2 000 mètres d’altitude, elle tourne le dos au continent et déroule son littoral sur 3 300 km de côtes, face à l’île de Taiwan dont elle n’est séparée que par les 150 km du détroit de Formose.

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Adossé à de vieux massifs montagneux entaillés de rivières, le Fujian intérieur forme un ensemble peu élevé mais accidenté, exposé à la mousson et aux typhons. Les précipitations, abondantes (1 200 à 2 000 mm de l’intérieur vers le littoral), sont les mieux réparties de l’espace chinois sur l’année, avec un maximum l’été n’excédant pas 40% du total annuel.  Les hivers y sont doux ( 12°C en moyenne à Fuzhou en janvier) et les étés moins suffocants qu’en Chine centrale (pas plus de 29°C en moyenne en juillet ).

 

 

 

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Chaleur, pluies abondantes et bien réparties, sols de pentes acides et bien égouttés, forte densité de population offrant une main d’œuvre importante, précieux massifs forestiers fournissant le bois des emballages, et enfin un magnifique littoral propice au trafic portuaire vers les océans Pacifique et Indien :  le Fujian réunit l’ensemble des conditions lui permettant de se hisser sur la plus haute marche du podium chinois du thé. C’est LA grande province chinoise du thé, totalisant avec le Zhejiang voisin le plus grand nombre de jardins célèbres.

La première à s’ouvrir au commerce international, la province assure, jusqu’au cœur du XIXe siècle,  la majorité des exportations. Ses fameux crus de Bohea (le nom des Wuyishan dans la langue locale) sont particulièrement célèbres et convoités. A tel point d’ailleurs qu’un certain Robert Fortune, mandaté par la British East India Company, entreprend en 1848 un premier voyage dans toute la région des Bohea, à la recherche des secrets du thé chinois. Il constate que « de toutes les montagnes du Fo-Kien (Fujian), celles de Wou-i-Shan (Wuyishan) sont les plus belles et leurs eaux sont les meilleures du pays. Elles sont hautes et abruptes, entourées d’eau. On dirait qu’elles ont été taillées par les esprits, il ne se peut rien voir de plus étonnant. Depuis les dynasties de Csin (Qin) et de Han jusqu’à aujourd’hui, une longue suite d’ermites et de prêtres des sectes de Tao-Ssé (taoïste) et de Fo (bouddhiste), trop nombreux pour être comptés, y vivent comme les nuages, comme les brins d’herbe de la montagne. Leur principal renom vient cependant de leurs produits, et parmi ces derniers le thé est le plus célèbre. (…). L’arbre à thé est cultivé partout dans ces montagnes, et souvent dans des localités presque inaccessibles, sur des pointes de rochers, sur des pentes à pic. »[1]

Robert Fortune fera plusieurs expéditions au Fujian et grâce à ses découvertes et aux nombreux camélias qu’il rapportera, les Britanniques réussiront à domestiquer les théiers en Assam, puis à les introduire à Ceylan, mettant ainsi à bas le monopole de la Chine et la primauté mondiale du Fujian. Les guerres de l’Opium et le formidable développement de la culture du thé dans l’empire britannique des Indes, vont plonger la province dans un long marasme économique. Les habitants abandonneront les plantations, fuyant outre-mer où ils constitueront les fameuses communautés de Huaqiao (les Chinois overseas). Un flot migratoire qui va d’ailleurs se prolonger jusqu’à la naissance de la Chine Populaire, en 1949 et la fermeture des frontières.

Il faudra attendre la fin des années 1980, la nouvelle politique d’ouverture économique et la création des zones économiques spéciales, avec l’afflux massif de capitaux étrangers, pour que le Fujian retrouve sa place au premier plan de la scène mondiale du thé.

Au Fujian, la théiculture se concentre aujourd’hui comme hier, sur les terroirs de collines répartis autour de trois grands ensembles :

  • les Wuyishan, au Nord-Ouest, à 650 mètres d’altitude en moyenne : c’est l’univers des thés bleu-vert (connus aussi sous l’appellation « thés des rochers » 武夷岩茶 wuyi yancha) et la région du thé fumé 正山小种 Zhengshan xiaozhong ou Lapsang Souchong ;
  • les jardins du Nord-Est, plus spécialisés dans la production des thés blancs ( région de Zhenghe et Fuding) et des thés rouges (Zhenghe et monts Taimu et Baiyun) ;
  • et enfin, les alentours de Anxi, au Sud, grands terroirs de thés wulong dont le fameux 铁观音

Avec une production annuelle de plus de 300.000 tonnes et de nombreux grands crus, déclinés dans toutes les couleurs du thé, le Fujian fournit désormais la plus grande part des exportations chinoises de thé, 85% des wulong et les thés blancs les plus prestigieux : c’est le pays des Dragons noirs et des Pivoines blanches.

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Katrin Rougeventre pour UNAMI Maison de Thé

 

[1]    Manuscrit cité par M. Ball dans Robert Fortune, Voyages en Chine à la recherche des fleurs et du thé (1843 -1850), Hachette, Paris, 1855.

Du bol à la théière, la céramique Chinoise du thé

Art du thé Blog UNAMI
Art du thé

Si la poterie et les grès remplacent très tôt les récipients de bronze ainsi que les laques et l’argenterie des temps anciens, jusqu’au IIIe siècle l’usage de la céramique se limite encore essentiellement à des objets funéraires. Mais dès l’apparition des grès à couverte feldspathique et des premières porcelaines des Sui et des Tang, les collections de céramiques s’enrichissent de nouvelles familles d’objets, des objets d’usage courant tels que des plats et des vases à vin, et surtout des verseuses et des coupes qui servent indistinctement au vin et au thé. Les accessoires du thé et leurs formes vont dès lors s’adapter aux modes de préparation et évoluer au cours des siècles, avec le thé, que ce soit en Chine ou à l’extérieur de la Chine, dans tous les pays qui vont adopter cette boisson.

Le thé est mentionné en tant que plante cultivée dans des ouvrages historiques aussi anciens que le Livre des Odes ou les Printemps et Automnes rédigés avant notre ère. Et pourtant on sait peu de chose sur les ustensiles utilisés pour sa préparation. Dans quel récipient Shen Nong faisait-il bouillir son eau quand quelques feuilles de thé s’y déposèrent par hasard, reste un mystère non encore éclairci. Dans l’Histoire Dynastique des Trois Royaumes, écrite au IIIe siècle, il y a bien quelques références sur la manière de déguster le thé dans l’antiquité, mais c’est 陆羽 Lu Yu vers 780 de notre ère, qui le premier compile dans son Classique du Thé, tous les éléments fondamentaux de ce qui allait devenir l’art du thé.

 

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 Briques de thé

Le thé des Tang (618-907) est compressé en briquette. Pour le préparer, il faut en couper un morceau, le griller, l’émietter et le faire bouillir dans un large chaudron avec des écorces d’orange, des oignons, du gingembre, de la menthe… On en savoure la décoction dans de larges bols. Sans anses, ces bols sont difficiles à manipuler lorsqu’ils contiennent le liquide brulant. Et c’est pourquoi vers 780, la fille de Cui Ning,  gouverneur du Sichuan et grand amateur de thé, imagine une petite assiette, avec au centre, un cercle en creux dont les arêtes retiennent la base du bol. Un artisan laqueur la lui fabrique : ils viennent d’inventer la soucoupe !

Dans son Classique du thé, Lu Yu consigne toutes les variétés de thé, la manière de les cueillir et de les infuser, et cite les fours réputés pour la fabrication de leurs bols. Il considère que seuls les grès Yue et Yo de couleur Qing conviennent à la dégustation du thé.  C’est la « couleur des choses de la nature » ou encore la « teinte de la verdure des mille monts » qu’en Occident on désigne par le terme céladon, du nom du berger de L’Astrée, célèbre roman du XVIIe siècle, connu pour les rubans vert pâle de ses costumes.

Ces porcelaines de très haute qualité, fabriquées avec les meilleures argiles par l’élite des potiers, sont réservées de façon exclusive aux hautes classes de la société de l’époque et désignées en Chine par le terme de « porcelaine de palais ».

 

bol-tang-glacure-cremeBol Tang glaçure crème

 

Sous la dynastie des Song (960-1279), l’art de la céramique atteint son apogée : les formes et les décors s’épurent, pour sublimer la beauté de la matière. Dépouillée à l’extrême, la céramique des Song exprime la sensibilité d’une société de lettrés, profondément imprégnés de la philosophie Chan. Avec l’essor urbain, l’habitude de boire du thé et d’organiser des concours de thé se répand un peu partout en Chine et touche toutes les classes de la société. La demande croissante pour les services à thé en porcelaine stimule une production facilitée par les nouvelles techniques d’extraction houillère. Le charbon en effet, simplifie l’allumage des fours, permet d’atteindre des températures élevées et maintient la chaleur. Ces qualités, en favorisant une réaction chimique complète de la matière argileuse, des vernis et des colorants, marquent une évolution considérable dans les réalisations en porcelaine. Grâce à ce perfectionnement des fours et à un meilleur contrôle des oxydes colorants, les potiers réussissent des tonalités raffinées de gris, verts bleutés, bleus lavande, bruns lustrés mais aussi des blancs purs ou ivoirins tels les Ding , de subtiles porcelaines blanches emblématiques de cette époque et produites pour l’essentiel dans la province du Hebei.

 

D’autres fours du Nord et surtout les potiers de Yueyao et de Longquan au Zhejiang,  se spécialisent aussi dans la fabrication de monochromes céladons ornés de pivoines, de lotus, de chrysanthèmes ou de vagues, et considérés aujourd’hui comme les plus belles productions des Song.

 

bol-yaozhou_-song-12e-siecleBol yaozhou Song XIIe siècle

 

Sous les Song, partout en Chine, les potiers développent également les céramiques noires avec de magnifiques bols coniques. Puis, avec la vogue de la poudre de thé qu’on fait mousser dans l’eau chaude à l’aide d’un petit fouet de bambou, les bols se creusent. Plus épais, les jian noirs sont très appréciés des moines qui les utilisent pour leurs cérémonies de thé parce qu’ils subliment la couleur de la « mousse de jade » et gardent l’émulsion bien chaude. Les japonais découvrent ces bols dans les monastères bouddhiques des monts Tianmu, dans la région de Hangzhou, et les adoptent pour leur chanoyu sous le nom de tenmoku, correspondant à la prononciation japonaise de Tianmu. En 1223 un artisan japonais Kato Shirozaemon s’initie à la fabrication des porcelaines noires au Fujian. A son retour au Japon, il installe son four à Seto, inaugurant l’art du Setomono, « la chose de Seto », un terme aujourd’hui générique pour désigner la poterie et qui dérive de cette première production. Les brocs et les aiguières deviennent des éléments essentiels de la préparation du thé, utilisés d’abord pour verser l’eau sur la poudre de thé dans le bol, puis de plus en plus souvent, pour infuser le thé en feuilles. Leurs motifs et surtout leurs formes évoluent vers ce qui deviendra bientôt la théière.

Katrin Rougeventre pour UNAMI Maison de Thé

 

Le thé Japonais : divertissement ou spiritualité ?

D’abord principalement dans un cadre religieux, le thé Japonais se répand ensuite dans d’autres espaces de la vie sociale. Sa dégustation devient même un divertissement prisé par l’aristocratie de cour durant l’époque Heian, puis par l’aristocratie guerrière ou les riches roturiers. Ainsi, aux époques Kamakura (1185-1333) et Muromachi (1333-1568) en particulier, des compétitions appelées tôcha sont régulièrement organisées dans le cadre de fastueux banquets. Les participants ont la difficile tâche de définir s’il s’agit d’un honcha, prestigieux thé issu des premières semences amenées par le moine Eisai, ou d’un hicha. La palette des thés disponibles s’élargit avec le temps et permet ainsi des jeux d’autant plus complexes.

Face à leur succès grandissant, les concours de thés avec paris sont interdits en 1336 par le code Kemmu, qui définit en dix-sept articles des règles de maintien de la loi et de l’ordre, et tente de réguler la conduite des classes supérieures. Mais les cadeaux offerts aux gagnants demeurent extravagants, avec surtout l’attribution de superbes céramiques continentales. Les compétitions sont en fait pour l’hôte une occasion de faire étalage de sa richesse et de ses propres collections de céramique. Ce goût de l’ostentatoire s’exprime dans le terme de basara, un mot d’origine bouddhique qui évoque l’excès et l’extravagance, un goût baroque en quelque sorte. A l’époque de Sen no Rikyû  (1522-91),  figure emblématique de la cérémonie  japonaise du thé, quelques concours de thé sont encore organisés et les écoles de thé héritières du maître en reprennent l’idée, sous une forme beaucoup plus formelle, avec le cha-kabuki. Le cha-kabuki encore pratiqué aujourd’hui pour aider les étudiants à affiner leur goût, à développer leur capacité à distinguer entre différents thés.

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Le thé artistique et spirituel, le chanoyu

Les tôcha commencent à décliner avec l’apparition d’une nouvelle forme de dégustation de thé, plus intime. Le grand initiateur de ce renouveau est le huitième shôgun Askikaga Yoshimasa (1436-1490), un homme politique calamiteux, qui a par contre largement marqué de son empreinte la culture japonaise, en s’entourant des artistes les plus talentueux et les plus novateurs de son temps. Ainsi, l’art floral, la cérémonie du thé, le nô ou la peinture à l’encre doivent beaucoup à Ashikaga Yoshimasa. Cette période de bouillonnement artistique est connue sous le nom de culture Higashiyama, en référence au quartier de Kyôto où le shôgun fit construire le Pavillon d’Argent (Ginkakuji) en hommage à son grand-père commanditaire du Pavillon d’Or (Kinkakuji). Yoshimasa souhaitait se retirer à Higashiyama pour mener une vie dédiée aux arts et à la religion et ainsi allaient se développer des concepts tels que le wabi-sabi, d’une importance fondamentale pour l’évolution de la cérémonie du thé.

Nôami (1397-1471), le conseiller artistique (dôbôshû) de Yoshimasa et directeur des collections shôgunales, fut aussi un artiste complet, peintre et poète. Loin des clinquantes compétitions de thé, Nôami développa le shôin-daisu, dégustation plus intime organisée dans la pièce d’étude shôin, le terme daisu désignant l’étagère chinoise portative à deux niveaux sur laquelle étaient installés les ustensiles. Nôami aurait présenté à Yoshimasa le prêtre Murata Shukô (ou Jukô, 1422-1502), considéré comme le véritable père fondateur du chanoyu, littéralement « l’eau chaude pour le thé ».

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Modestie, respect, pureté et sérénité, les quatre grands fondements

Shukô, né à Nara, était entré dans un monastère à l’âge de onze ans. Mais, déçu par la vie monastique, il partit pour Kyôto où il rencontra Nôami et étudia avec l’excentrique moine zen Ikkyû (1394-1481), supérieur du temple Daitokuji. Ikkyû souhaitait revenir à un cérémonial du thé simplifié, plus fidèle à l’idéal des maîtres chinois de l’époque des Tang ; il recherchait dans la dégustation de thé une prise de conscience totale de chaque geste, de chaque instant, dans « l’ici et maintenant ».

Shukô imprégna fortement le rituel du thé de pensée zen. Il délimita à quatre tatamis et demi l’espace réservé à la dégustation dans une grande pièce. L’étape suivante consista en un déplacement du rituel du thé à de simples huttes (sôan), évocations de retraites campagnardes, d’ermitages de montagne. Shukô utilisait des céramiques chinoises, mais aussi des productions japonaises (wamono), notamment celles des fours de Bizen et Shigaraki. Ce serait également à lui qu’on devrait l’usage d’accrocher des calligraphies zen dans l’alcove tokonoma et la large utilisation du bambou, aussi bien dans la structure du pavillon de thé que pour la fabrication d’accessoires. Deux documents écrits sont associés à Shukô, le Dialogue avec Shukô (Shukô Mondo) et Kokoro no Fumi (lettre sur le cœur). Le premier texte repose sur une conversation supposée entre Shukô et Yoshimasa ; Shukô y insiste sur l’importance d’oublier toute distinction de classe dans la pièce de thé, ce qui allait devenir l’un des fondements du chanoyu. La réunion de thé devait en effet permettre d’atteindre la paix grâce à l’adoption des principes de modestie, respect, pureté et sérénité, les quatre fondements immuables du chanoyu.

L’esprit wabi-sabi

Bien que la cérémonie telle qu’envisagée par Jukô exprime déjà l’esprit wabi, le maître de thé n’employait pas ce terme, qui fut développé par son disciple Takeno Jôô (1502-1555) et plus encore par Sen no Rikyû.

Jôô était le fils d’un riche marchand de Sakai, une ville portuaire proche d’Ôsaka. Il étudia d’abord la poésie et l’art de l’encens, avant de se dédier au thé. Il prônait l’usage d’« objets trouvés », de céramiques d’usage quotidien détournées de leur fonction originelle. Jôô a laissé une Lettre sur le Wabi (Wabi no Fumi) où il décrit ce concept comme « l’honnêteté, la prudence, et le détachement, autant émotionnel que matériel ». Le wabi, qui signifiait à l’origine solitaire, désolé, perdit ainsi sa connotation originelle négative pour louer les vertus de la simplicité et de la sobriété. Il est souvent associé au sabi (du verbe sabu, se rouiller, s’user …), qui exalte la beauté de la patine laissée par le temps.

Sen no Rikyû fut profondément influencé par Murata Shukô et Takeno Jôô. Rikyû, de son véritable nom Tanaka, était lui aussi le fils d’un riche marchand de Sakai. Il s’attacha à éliminer tout ce qui lui semblait superflu dans la pièce de thé et développa un rituel dépouillé de tout geste ou objet inutile. Pour Rikyû, la Voie du Thé est « une discipline esthétique, basée sur la loi bouddhique, visant à atteindre le salut spirituel », même s’il réduisit aussi, probablement non sans facétie, le rituel du chanoyu à « faire chauffer de l’eau, préparer le thé et le boire convenablement » !

Cependant, Sen no Rikyu fut le maître de thé officiel de Oda Nobunaga puis de Toyotomi Hideyoshi, les deux premiers grands réunificateurs du Japon. Les cérémonies organisées pour Hideyoshi alternaient entre flamboyance et simplicité, son château de Fushimi renfermant à la fois une célèbre salle de thé dorée transportable (accompagnée d’accessoires également en or), mais aussi une minuscule hutte de deux tatamis.

Les circonstances qui poussèrent Hideyoshi à exiger le suicide de son maître de thé en 1591 sont restées mystérieuses. Elles ont donné lieu à de nombreuses hypothèses, mais il semble vraisemblable que le seigneur a pu prendre ombrage de l’influence grandissante de Rikyû. On évoque aussi l’avidité de Rikyû dans le commerce d’ustensiles de thé, sa dénonciation comme comploteur contre Hideyoshi … ou encore le fait qu’il aurait  installé son portrait sur le portique du temple Daitokuji, obligeant ainsi le guerrier à passer dessous, ce qui affirmait symboliquement la supériorité du maître de thé sur le seigneur ! Nombre de ces théories sont évoquées Le Maître de thé, un court livre de Yasushi Inoue, qui restitue admirablement l’atmosphère de l’époque de Rikyû. Dans tous les cas, l’héritage de Rikyû a survécu dans le temps, et s’est même largement développé, grâce aux trois grandes écoles créées par les héritiers du maître, écoles qui dominent encore le monde du chanoyu aujourd’hui.

La sélection des thés Japonais d’UNAMI

Valérie Douniaux pour UNAMI Maison de Thé

Les débuts du thé Japonais

Comme en Chine, la destinée du thé Japonais a été dès ses origines liée à celle du bouddhisme, les moines zen ayant été les premiers à introduire le breuvage dans le pays, et ayant été ses plus fervents ambassadeurs. Deux grands noms de l’histoire japonaise surtout, Eichû et Eisai, sont à l’origine de la passion japonaise pour le thé.

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Eichû, une première introduction du thé au Japon

 L’idéogramme cha (茶) semble avoir été utilisé au Japon à partir du début de l’époque de Heian (794-1191). Ainsi, le Nihon Kôki (日本後紀), ouvrage relatant l’histoire  » officielle  » du Japon et terminé en 840, évoque le moine Eichû  (永忠, 743-816) qui, de retour dans l’archipel après près trente ans d’études en Chine, ramena avec lui des graines de théier, ainsi que des briques de thé  (団茶, dancha). En 815, Eichû aurait fait déguster ce breuvage à l’Empereur Saga (786-842). Féru de culture chinoise. le souverain semble avoir été conquis par cette nouveauté venue du continent puisqu’il a exigé que des plantations de thé soient développées dans le Kinki (Kansai) et dans les propriétés impériales de la capitale Kyôto. Mais le thé, produit rare et d’importation, demeurait coûteux, réservé à un petit nombre de privilégiés ; l’intérêt qu’il avait suscité retomba rapidement. D’autant plus qu’il n’avait probablement pas fort bon goût. En effet, on faisait chauffer les briques pour en râper des morceaux, ensuite bouillis et mélangés à d’autres ingrédients. En gros, une sorte de potage, probablement plus consommé pour ses bienfaits médicinaux ou par snobisme que pour sa réelle saveur !

 Eisai et le thé en poudre

 Les ambassades japonaises en Chine furent interrompues en 838 (étant officiellement supprimées en 894) et, pendant un certain temps, les échanges ne furent plus que commerciaux. Cependant, les relations sino-japonaises reprirent activement au XIe siècle et l’on vit dès lors de nombreux religieux, ou des artistes japonais, se rendre sur le continent pour y étudier. L’un deux, le moine Eisai (栄西, 1141-1215) allait devenir l’une des figures majeures de la culture japonaise, pour plusieurs raisons. En effet, non seulement Eisai a importé le bouddhisme Cha’n chinois dans son pays natal, étant ainsi à l’origine du zen japonais, mais il a aussi réintroduit, cette fois pour de bon, le thé dans l’archipel. Eisai ramena avec lui non seulement des semences, mais également une nouvelle manière de consommer le thé, un mode de préparation d’origine chinoise et correspondant à l’actuel matcha (抹茶) japonais, le thé réduit en poudre étant battu avec de l’eau chaude dans un récipient. Le matcha a perduré avec le succès que l’on sait au Japon, mais cette forme de préparation fut par contre abandonnée assez rapidement en Chine, faisant du thé en poudre battu une spécificité japonaise.

Le thé était probablement encore surtout consommé en tant que médicament à l’époque d’Eisai, et ce dernier a écrit un célèbre essai détaillant les qualités médicinales du thé, le Kissa Yôjôki.  Mais le thé était aussi utilisé comme stimulant par les moines, afin de leur permettre de rester éveillés lors de leurs longues séances de méditation. Sa préparation et sa dégustation dans les temples fut codifiée. Lors de grandes cérémonies durant lesquelles les prêtres offraient le thé aux dieux ou aux esprits des morts, le thé était aussi servi aux invités, ce qui lui permit de toucher un plus large public et de commencer à se répandre plus largement, du moins dans les classes les plus privilégiées. Dans les campagnes, on consommait probablement des thés à la préparation plus simple, le plus souvent des feuilles simplement séchées au soleil et longuement bouillies.

Les héritiers d’Eisai

Des graines qu’Eisai avait offertes au prêtre Myôe (明恵, 1173-1232) du temple  Kôzanji à Kyôto, furent plantées dans la région de Togano-o (栂尾), à l’ouest de la capitale. Le thé de Togano-o fut surnommé honcha (本茶, vrai thé, thé originel…), tandis que les autres furent  désignées comme hicha (非茶). Le honcha est à l’origine du célèbre thé d’Uji, une ville proche de Kyôto dont le nom reste encore aujourd’hui synonyme, pour nombre de Japonais, de thé de haute qualité. Les concours durant lesquels il fallait distinguer honcha et hicha allaient devenir un divertissement prisé dans les classes supérieures de la société.

En 1241, près de cent ans plus tard, le moine Shôichi Kokushi allait apporter à son tour de nouvelles connaissances qui lui permirent de perfectionner la culture du thé. Honyama (préfecture de Shizuoka) devint ainsi grâce à lui une zone de production majeure et est restée elle aussi particulièrement renommée à travers les âges, produisant encore actuellement un thé de haute qualité.

Les moines ont donc indéniablement joué un rôle majeur dans le développement du goût japonais pour le thé, et la culture du théier n’aurait probablement pas pu s’implanter avec autant de succès dans l’archipel sans ces pionniers. En retour, peut-être la diffusion du thé s’est-elle avérée un outil utile dans le succès du zen au Japon. Les deux semblent toujours inextricablement liés, notamment à travers le chanoyu, la cérémonie japonaise du thé, dont bien des préceptes sont issus du zen et dont les grands maîtres sont aussi des moines zen.

La sélection des thés Japonais Maison de Thé par UNAMI

Valérie Douniaux pour UNAMI Maison de Thé

Une « monnaie volante » pour payer le thé

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Au fil des siècles, avec l’intensification des trafics commerciaux, le thé compressé, plus compact et donc plus facile à transporter, devient pour les Chinois, une denrée d’échange. De petites galettes, percées en leur centre et enfilées sur un lien comme un collier, servent ainsi de monnaie dès la période Tang (618-907). Cette utilisation va d’ailleurs se prolonger bien au-delà de l’introduction des billets de banque au XIe siècle. Mieux encore, c’est le commerce du thé qui serait à l’origine des nouveaux procédés de transfert de crédit apparus vers 806-820, sous le règne de l’empereur Xian Zong. Les négociants qui parcourent des milliers de kilomètres pour aller vendre leur thé jusqu’aux frontières de l’Empire, trouvent très risqué et compliqué de transporter le produit de leurs ventes réglées en or. Ils laissent donc celui-ci aux autorités de la région où se déroule la vente, en échange duquel ils reçoivent un bon au porteur feiqian 飞钱,  ou   « monnaie volante » qu’ils se font payer au retour dans leur ville d’origine. A la fin du IXe – début Xe siècle, les entrepôts de marchandises, boutiques de changeurs, maisons de commerce du Sichuan commencent à émettre des certificats de dépôt négociables, ancêtres de nos billets de banque !

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En réalité, deux types de monnaies avaient cours à l’époque : l’une émise par l’Etat, et l’autre par des banques privées. Les bureaux de change de l’état prélevaient une taxe au passage, alors que ceux des banques privées effectuaient le change sans commission/ Elles comptaient pour leurs profits uniquement sur la lenteur des transactions (les voyages duraient de longs mois) qui leur permettait de placer l’argent du thé.

Le thé et son commerce est donc à l’origine des premières monnaies fiduciaires et de tout un réseau financier capable de centraliser et garantir les échanges.

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Colliers de galettes de thé  : la monnaie des Tang

Katrin Rougeventre pour UNAMI Maison de Thé

La céramique du thé en Chine

 

SONY DSCEn Chine, la céramique du thé évolue sur une longue période qui embrasse plus de quatre mille ans d’histoire et reflète une passion qui n’a d’égale que celle que les chinois partagent pour le thé. Vantée par les poètes qui comparent sa blancheur à la neige et son lustre à celui du jade, la céramique est étroitement liée à la ritualisation du thé et au raffinement de sa préparation ou de sa consommation. Elle vise l’excellence dès son origine et elle suscite très tôt une ferveur qui dépassera les limites de la Chine pour enflammer le monde entier. En Orient autant qu’en Occident, où elle accompagne l’expansion du thé, on tentera d’en percer le mystère pour mieux l’imiter. Et réciproquement, les peuples qui adopteront le thé de par le monde, en créant de nouveaux rites autour de son utilisation, renouvelleront les formes et les motifs de la céramique chinoise.

En Chine, le thé et la céramique suivent un développement parallèle, si bien que les grandes régions théières correspondent approximativement aux régions céramiques : Henan, Zhejiang, Jiangxi, Sichuan pour les meilleures qualités, Anhui, Jiangsu, Hubei, Fujian et Guangdong pour des qualités estimées alors de second ordre. Avant de devenir une habitude quotidienne, partagée par l’ensemble de la population chinoise, le thé est d’abord une pratique élégante que les nobles et les lettrés exercent comme un art. Les plus grands crus et les très belles porcelaines, qui incarnent un certain élitisme. sont alors associés au luxe et réservés aux classes sociales les plus élevées.

Toutes les époques, enchaînant différentes techniques et leurs évolutions, montrent l’harmonie et le raffinement d’une production céramique gigantesque dont les formes et les matières reflètent la sensibilité chinoise. Pour les chinois, l’art de la céramique, qu’elle soit porcelaine, Blanc de chine ou Terre violette, rejoint l’art du thé dans un monde de sensations et de poésie, qui évoque l’écho de la nature et son mystère.

 

verseuse TANG 9-10e siecle
Verseuse Tang IX-Xe siècles


De la terre cuite à la fine porcelaine

Depuis les époques les plus reculées, l’ingéniosité des Chinois se manifeste dans la fabrication de fours capables de monter à hautes températures. Cette maîtrise du feu que les européens mirent si longtemps à atteindre, est déterminante dans le développement de la céramique chinoise qui évolue ainsi, de la poterie noire du néolithique, fine et lustrée, à la poterie blanche des Shang (XVIIIe – XIe siècle av J.C.) au grain serré, puis s’affine avec les grès des Han (206 av J.-C. 220 ap. J.-C.)  pour accéder au raffinement suprême avec la porcelaine, réalisée pour la première fois sous les Sui (581-618). La transition, de la terre cuite à la fine porcelaine, s’obtient par la qualité de la terre et surtout par la maîtrise des fours. Du degré et de la durée de la cuisson, dépendent la dureté de l’argile et la matière finale. Cuite à une température basse (800 à 1 000°), la terre reste poreuse, avec un corps granuleux et une texture plus ou moins serrée. C’est une terre cuite tao.

Le grès, beaucoup plus lourd et plus solide que la terre cuite, présente un corps brillant à la cassure, d’aspect plus serré. Il est imperméable. On l’obtient par un degré de cuisson plus élevé (1000°- 1200°), par vitrification de l’argile (à haute température, les fondants et la silice contenus dans l’argile, fusionnent).

Bols TANG 9-10e siecle
Bols TANG 9-10e siècle

La porcelaine quant à elle, est un grès tellement vitrifié qu’il en devient translucide. Pour réussir cette transformation qui tient presque de la magie, il faut monter à plus de 1 350° C et surtout travailler avec une argile réfractaire, capable de devenir toute blanche à haute température. Cette matière que les Chinois appellent les « os et la chair » de la porcelaine se compose de kaolin 龄分 « poussière de gaoling » (un feldspath altéré du nom de la colline près de  d’où il est extrait) et de petuntse 白墩子 baidunzi (un autre feldspath, qui fond sous l’action de la chaleur, cimentant les particules de kaolin pour former un corps très dur, semblable au verre).

La marge entre le grès et la porcelaine est si mince que les chinois les réunissent sous une même terme ci qui désigne aussi bien les ustensiles en grès et en porcelaine  que le kaolin, ou encore les fours à porcelaine. En français, le mot porcelaine nous vient de l’italien porcellana en référence à un petit coquillage dont Marco Polo croyait la céramique extraite. Au XIIIe siècle quand l’illustre voyageur s’aventure en Chine, il est frappé par ces objets mystérieux faits d’une matière sonore et brillante comme la nacre, totalement inconnue en Europe.

Les inventions fondamentales et leurs applications infinies, alimentées par des recherches continuelles, vont s’enrichir, selon les époques, d’influences extérieures ou au contraire exprimer un goût purement chinois. Mais à la fin de la dynastie Tang (618-907), la matière a déjà livré l’essentiel de ses secrets. La progression de l’art de la céramique repose dès lors sur l’évolution des formes et des décors, plus que sur de véritables progrès techniques.

Katrin Rougeventre pour UNAMI Maison de Thé

Photo K. Rougeventre et JB Bourrel

 

Le thé, un art de vie

Maison de thé
Nanning Maison de thé

Art du thé茶艺cha yi  et Culture du thé茶文化cha wenhua : ces deux expressions chinoises, attachées au thé, traduisent bien plus que la gestuelle d’une cérémonie ou les nombreuses méthodes de préparation du thé. Ancrés en Chine depuis des siècles, la culture du thé et l’art du thé recouvrent un sens beaucoup plus profond. Car le thé est infiniment plus qu’une boisson. C’est une forme d’expression, un geste de socialisation qui réunit les membres d’une même civilisation dans l’exercice de certaines pratiques ou coutumes. C’est également la marque d’une éducation, d’une moralité et d’un statut social. La pratique du thé implique en effet une formation et un niveau de connaissance réservés autrefois à une élite.

Les Chinois font la différence entre consommer du thé, une habitude ordinaire et quotidienne, et déguster du thé, un véritable savoir-faire nécessitant une initiation. Hissé au rang de l‘art, le thé accompagne depuis toujours le développement de nombreuses autres formes d’expressions artistiques. Son influence sur l’art de la céramique par exemple, dont il a inspiré une foule d’objets, est considérable. Sur l’architecture également et sur l’agencement des jardins où de jolis pavillons, des vérandas et des galeries sont dédiés à la dégustation du thé.

Source d’ivresse et d’inspiration, le thé est intimement associé en Chine,  à la poésie, à la peinture et à la calligraphie qu’il accompagne avec raffinement. Il constitue même le prétexte des rassemblements de lettrés qui s’épanchent, en vers ou en prose, autour de la finesse de son parfum ou la transparence de sa liqueur. Il est inséparable également du confucianisme, du bouddhisme et du taoïsme pour qui il incarne la boisson d’immortalité. Il représente une sorte de lien spirituel entre le monde intérieur et la nature, une ouverture sur l’infini. Il doit contribuer à l’harmonie entre les êtres et les objets, au travers d’un choix d’accessoires qui ensemble, concourent à un équilibre. Pour parvenir à cet état d’harmonie, au moins virtuellement, les grands crus et les nombreux ustensiles liés à sa préparation, empruntent souvent aux religions chinoises leur vocabulaire symbolique. Tandis que l’homophonie de la langue chinoise renforce les allusions ou les images reliant le thé aux éléments naturels,  pour  former ainsi un tout parfait.

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 Enfin, de la nécessité de se retrouver pour partager ou pour échanger autour d’une tasse de thé, sont nées des institutions comme les maisons de thé, mais aussi des rituels et une étiquette qui encadrent aussi bien les moments importants de la vie  que les actes répétés au quotidien.

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Art de vie ou expression artistique, le thé forme un petit monde où se manifestent toutes les facettes de la civilisation chinoise. L’engouement que cette boisson a suscité au fil des époques aussi bien en Chine qu’à l’extérieur de la Chine, se reflète par son apport considérable à la culture mondiale, comme en témoignent l’art céramique, l’agencement floral, l’étiquette, trois domaines, parmi tant d’autres, profondément influencés par l’univers du thé.

Katrin Rougeventre pour UNAMI Maison de Thé

Lu Yu et son Classique du thé, le Cha Jing

Statue de Lu Yu Musée du thé de Long Jing

Lu Yu (733-804), grand homme de lettres de la dynastie Tang, entreprend en 760 la rédaction d’un traité sur le thé, le Cha Jing 茶经 ou le Classique du thé. Originaire de la province du Hunan, Lu Yu est abandonné puis élevé par un moine bouddhiste nommé Ji Ji, du monastère du Nuage du Dragon. Ne voulant pas devenir moine, il est envoyé garder les buffles. Le jeune garçon est si avide d’apprendre qu’il pratique la calligraphie sans relâche, y compris à califourchon sur son buffle. Devenu adulte, Lu Yu s’installe dans la province du Zhejiang où il commence ses recherches sur l’histoire du thé, sa culture et son usinage.

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Lu Yu consacrera vingt années de sa vie à la rédaction de sa « bible » sur le thé, un traité en dix volumes, organisé selon le sommaire suivant et qui fait encore aujourd’hui référence :

  1. Origines, caractéristiques, noms et qualités du thé
  2. Outils pour cueillir et transformer le thé
  3. Méthodes de cueillette et d’usinage selon les variétés
  4. Ustensiles nécessaires à la préparation et à la dégustation du thé
  5. Eaux et méthodes de préparation dans différents lieux
  6. Habitudes de consommation
  7. Anecdotes, plantations et remèdes à base de thé
  8. Les meilleurs thés par terroirs
  9. Les ustensiles qui peuvent être omis
  10. Comment recopier ce livre sur des rouleaux de soie

Le Chajing ou « Classique du thé » de Lu Yu

Le Cha Jing le rendra célèbre, non seulement en Chine mais aussi dans le monde entier. Bienfaiteur de l’humanité, Lu Yu est devenu le Saint Patron du thé, celui qui a haussé la dégustation de cette boisson noble au rang de l’art, en lui donnant un sens culturel, transmis de génération en génération par la répétition de savoir-faire et de rituels séculaires.

Selon Lu Yu, le thé de l’époque Tang (618-907) se présente alors sous quatre formes : brut, en feuilles, en poudre et en galette. On continue à le consommer comme au temps des Han, en soupe obtenue en faisant bouillir des feuilles avec toutes sortes de condiments. De plus en plus codifiée et règlementée, la préparation du thé devient plus qu’un art, une méthode de réalisation personnelle. Pour déguster le thé, il faut casser un morceau de la galette qu’on fait rôtir jusqu’à ce qu’il devienne « tendre comme le bras d’un petit enfant » (Lu Yu). Le thé est ensuite broyé et jeté dans l’eau bouillante salée, dans un pot. Le breuvage se savoure dans un cadre agréable, en récitant des poèmes ou en chantant. Les feuilles séchées sont également pulvérisées dans un petit moulin de pierre : le thé se prépare alors en émulsion, dans un bol, en battant la poudre dans l’eau chaude à l’aide d’un fouet en bambou.

En 1269, « le vieil homme Shen’an » 审安老人compile dans son ouvrage Chaju Tuzan 茶具图赞 ou « l’Apologie illustrée des ustensiles du thé », des représentations de tous les ustensiles utilisés pour la préparation du thé. C’est le premier livre illustré sur le thé. Ce sont déjà ceux que Lu Yu recommande, sous un autre nom.

Brasero風爐 (hong lu韋鴻臚)

Mortier en pierre 砧椎 (mu dai zhi木待制)

Rouleau à écraser 碾 (jin fa cao金法曹)

Moulin en pierre石磨 ( shi zhuan yun石轉運 )

Cuiller calebasse 瓢 (hu yuan wai胡員外)

Boite à tamiser 羅合 (luo shu mi羅樞密)

Brosse 札 (zong cong shi宗從事)

Coupelle 畚 (qi diao mi ge漆雕秘閣)

Bol 碗 (tao bao wen陶寶文)

Récipient à eau 水方 (tang ti dian湯提點)

Fouet à thé 茶筅 (zhu fu shi竺副師)

Serviette à thé 巾 (si zhi fang司職方)

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Les douze ustensiles à thé de Shen’an, extrait du Chaju Tuzan 茶具图赞

Katrin Rougeventre pour UNAMI Maison de Thé

Photos Lu Yu JB Bourrel