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Bien préparer son Matcha avec Unami

Issu du broyage des feuilles de tencha (plantation couverte comme le gyokuro), c’est le thé utilisé dans la cérémonie de thé. On peut le boire également quotidiennement. Celle belle qualité de matcha est destinée à faire l’usucha, le thé  » léger « , qui est battu à l’aide d’un fouet en bambou, le chasen, dans un bol, le chawan. Goût onctueux et légèrement amer.

Le Matcha, cette poudre de thé vert japonais, est obtenue à partir du broyage de feuilles de Tencha* auxquels on a ôté toutes les veines et les tiges, n’est pas infusée comme les autres thés, mais malaxée (Koicha) ou battue (Usucha). C’est le thé utilisé dans la cérémonie du thé, le sadô ou chadô, , mais il peut être, bien entendu, consommé au quotidien. D’ailleurs, le Matcha se prête aussi merveilleusement à la cuisine, ou à la préparation de boissons lactées, frappées … Le matcha se présente en une poudre fine, très volatile, que nous gardons au frais dans des réfrigérateurs préserver au maximum leur fraîcheur.

Le Matcha de haute qualité est d’un vert vif, et il est plus doux et sucré que ceux de qualité moindre. Il existe de la poudre spécifiquement destinée au Koicha, préparée à partir de petites feuilles. L’Usucha est obtenu à partir de plus grandes feuilles de thé. La première dégustation de matcha peut surprendre, surtout s’il s’agit de Koicha, car elle offre des sensations fort différentes que celles apportées par tout autre thé : le Matcha offre une liqueur concentrée d’un beau vert dense, une matérialité surprenante avec sa mousse légère qui anime la surface opaque. Il révèle en bouche un goût onctueux légèrement amer. Bref, une expérience unique dont on devient vite très amateur !

Tencha* Le Tencha est un thé « brut », à partir duquel on va fabriquer le Matcha. il est obtenu en plantation couverte comme le gyokuro, ses plants étant protégés su soleil à partir du moment ou deux ou trois feuilles sont sorties. Mais il est laissé plus longtemps que le Gyokuro. C’est donc un thé riche en théanine*. Comme les feuilles de gyokuro, après la cueillette les feuilles de tencha sont chauffées environ 20 secondes pour stopper le processus d’oxydation, puis séchées et refroidies sous l’effet d’une soufflerie. Ensuite, elles passent dans un four, où elles subissent un séchage sur des tapis roulants, d’abord à 200°C puis en descendant par paliers jusquà 80°C. Un dernier séchage à 60°C permet de ne plus laisser qu’environ 5% d’humidité dans les feuilles. Les parties tendres sont ensuite séparées des tiges et autres résidus. Le tencha est séché sans être roulé, contrairement aux autres thés verts. Au final, il présente un mélange de feuilles brisées vert sombre et clair, de formes irrégulières, comme de légers flocons, accompagnés de poussières. Sa liqueur est d’un jaune tirant vers le vert, pâle mais assez trouble. Il est rarement bu tel quel, étant destiné à être pulvérisé pour donner le matcha. Par contre, puisqu’il s’agit d’un thé de qualité produit de manière quasi-identique au gyokuro, il est agréable à manger. Sa douceur sans arrière-goût en fait un ingrédient très intéressant pour la cuisine.

Théanine* La Théanine est un acide aminé (maillon constitutif des protéines) spécifique au thé, présent surtout dans le thé vert et les jeunes feuilles, et représentant 1 à 2% du poids total de la feuille. Elle donne au thé sa douceur, son UMAMI, tandis que les Catéchines (les principaux tanins du thés vert) lui donnent son astringence.

Retrouvez ici la sélection des Matcha d’Unami

Chanoyu, la cérémonie japonaise du thé

Le terme japonais chanoyu se traduit littéralement par « eau chaude pour le thé », et désigne le rituel esthétique et spirituel qui s’est développé autour de la préparation et de la dégustation de matcha, un thé vert dont les feuilles ont été réduites en poudre.

Une esthétique de la sobriété

Le thé a été originellement introduit au Japon au IXe siècle, par des moines japonais de retour de Chine, où ils  étaient partis perfectionner leur connaissance du bouddhisme. Le thé ainsi apporté au Japon se présentait sous forme de briques, qu’on râpait pour en faire bouillir des morceaux. Coûteux, car il n’était encore qu’un produit d’importation, et pas forcément très agréable au palais, il ne connut qu’une courte vogue. Mais le thé fit une nouvelle entrée au Japon, pour y connaître le succès cette fois, grâce au moine Eisai (1141-1215), qui fut également à l’origine de l’implantation du bouddhisme chinois Chan au Japon, où il allait devenir le Zen. Le thé réintroduit par Eisai était désormais un thé réduit en poudre, ancêtre de l’actuel matcha. Désormais cultivé au Japon, ce breuvage devint un outil précieux pour aider les moines lors de leurs longues séances de méditation, et son utilisation lors de cérémonies le mit en contact avec un plus large public.
L’aristocratie s’enticha de cette nouvelle boisson, et le thé devint prétexte à des compétitions, ou à des dégustations lors d’extravagants banquets. Néanmoins, aux XVe et XVIe siècles, des maîtres de thé allaient simplifier cette pratique, et faire de la dégustation de thé un moment intime, imprégné de spiritualité. La dégustation migra des vastes et luxueuses pièces de réception des résidences seigneuriales à de paisibles cabanons évoquant des ermitages de montagne. Et c’est ainsi que se développèrent des concepts esthétiques tels que le wabi et le sabi,   dont le premier évoque un goût pour la simplicité rustique, une attirance pour l’asymétrique, l’« imparfait », et le second marque une préférence pour les choses qui embellissent au fil des ans, en prenant de la patine, tel un objet ayant traversé les siècles et transmis de maître à disciple.

Des gestes codifiés

Le chanoyu se fonde sur une succession de gestes précis, effectués selon un ordre pré-défini, qui peut s’étaler sur plusieurs heures et comprendre un repas léger, le cha-kaiseki. La maîtrise de ces gestes demande des années de pratique, et exige l’utilisation d’objets spécialement conçus, dont la réalisation, comme celle de la pièce de thé en elle-même, demande l’intervention d’artisans qualifiés.

Pour résumer la succession des gestes de la préparation et de la dégustation du thé en lui-même (en réalité une « cérémonie » compte plusieurs dégustations), succession qui peut légèrement varier selon les écoles, le maître de thé essuie d’abord la boîte à thé et la spatule de bambou qui sert à prélever le thé (chashaku) avec un linge de soie (fukusa), dont il a soigneusement étudié les quatre côtés, en un hommage aux quatre points cardinaux. Avec une louche (hishaku), il puise de l’eau dans une bouilloire (kama), la verse dans le bol (chawan) et rince son fouet (chasen), le matcha n’étant pas infusé mais battu (pour le thé « léger », usucha) ou malaxé (pour le thé « fort », ou littéralement « sombre » koicha). Le maître de thé vide la première eau dans un récipient prévu à cet effet et essuie le bol avec une serviette en toile de lin (chakin). Avec sa spatule, le maître prélève une certaine quantité de poudre de thé dans une boîte, et la porte dans le bol. Il puise ensuite une louche d’eau chaude dans la bouilloire, en verse le tiers dans le bol et remet le reste dans la bouilloire. Il bat ensemble la poudre et l’eau chaude. Quand le thé est prêt, il est offert au premier invité. Le bol est tourné par le maître dans le sens des aiguilles d’une montre, afin que ce que l’on appelle son « côté noble », sa « belle face » (généralement le côté décoré) soit devant l’invité. Puis le maître de thé récupère le bol, le nettoie et fait un autre thé pour le deuxième invité.

Après la dégustation, les invités peuvent demander à examiner les objets, qui ont tous été choisis avec soin en fonction des circonstances particulières de la réunion, de sa « thématique », évoquée par la calligraphie ou la peinture accrochées dans l’alcôve. Pratiquer la cérémonie du thé signifie donc savoir sélectionner avec soin les objets nécessaires, et le goût des maîtres de thé pour les beaux objets peut paraître en contradiction avec l’esprit de modestie qui est sensé présider. Mais le chanoyu est une expérience globale, et chaque élément doit en faire pleinement partie, faisant de ces réunions autour d’un bol de thé un moment d’un grand raffinement esthétique, faisant appel au meilleur des savoir-faire traditionnels japonais.

Le kôgô (la boîte à encens)

Au début de la rencontre, un lit de cendres préparé à l’avance reçoit du charbon de bois, prélevé dans un panier. Généralement, de l’encens est également placé à ce moment. Il se présente sous une forme de pâte l’hiver (dans une boîte en céramique) ou de petits morceaux d’écorce l’été (dans une boîte en bois laqué). Aux premiers temps du chanoyu, il était fréquent d’utiliser des boîtes (souvent en laque) initialement destinées à d’autres usages. Au début du XVIIe siècle, des boîtes à encens en céramique furent importées de Chine, tandis que les potiers japonais développaient leurs propres objets. Les kôgô japonais peuvent évoquer des végétaux, des éventails, des animaux, ou avoir des formes abstraites (polygonales, rondes). Les décors peuvent être simplement monochromes ou au contraire très détaillés.

Le chaire et le natsume

Le chaire (à prononcer cha-ire) est un petit pot en céramique contenant le matcha nécessaire pour la préparation du premier thé, le thé « sombre » ou « épais » (koicha). Le thé suivant, l’usucha (thé « léger », celui que l’on connaît généralement en Occident) est placé dans un natsume, une boîte généralement en bois ou bambou, souvent laqué, et qui doit son nom à sa forme évoquant une datte japonaise. Rangé dans un étui de soie (shifuku), le chaire est fermé par un couvercle en ivoire dont l’intérieur est recouvert de feuille d’or. Celle-ci est normalement renouvelée à chaque cérémonie, est sert à préserver l’arôme du thé. Les premiers chaire étaient des pièces chinoises mais, aux XIVe et XVe siècles, des chaire japonais (ko-Seto, du nom de leur four d’origine) furent produits en reprenant les formes des pots à médecine chinois. Le succès fut tel qu’à partir du milieu du XVIe siècle de nombreux fours du Japon se mirent à fabriquer leurs propres modèles, élargissant la gamme des styles.

Chanoyu Natsume et Chaire
Natsume et chaire

 

Le chashaku

Il s’agit de l’indispensable spatule, avec laquelle le maître prélève la poudre de thé. Elle s’inspirerait des cuillères médicinales utilisées en Chine sous les Song (1128-1279) et est généralement faite de bambou, même s’il en existe aussi en bois, laqué ou non, ou en ivoire.

Chanoyu Chasaku et son étui
Chashaku et son étui

Le mizusashi

Le mizusashi est un contenant à eau froide. Avec une longue louche de bois (hishaku, qui servira aussi à prendre l’eau chaude destinée à être battue avec la poudre de thé), le maître de thé y puise de l’eau, qui est ajoutée à la bouilloire afin d’obtenir une température idéale pour le koicha, ou l’eau qui plus tard servira à rincer le bol. Le matériau le plus courant pour ces jarres est la céramique, mais il en existe également en bronze, en bois laqué… Les premiers mizusashi en céramique étaient des porcelaines chinoises, mais l’un des grands maîtres fondateurs du chanoyu, Takeno Jôô (1502-1555), leur préféra de simples jarres d’usage quotidien. Il choisit aussi des céramiques de Bizen et Shigaraki, qui devinrent ainsi les premiers mizusashi d’origine japonaise. Au fil des siècles, des récipients utilitaires japonais ou d’autres pays d’Asie, voire de Hollande, furent également sélectionnés par les maîtres de thé. Quand les récipients n’ont pas de couvercle, on en fait fabriquer un sur mesure, en bois laqué noir.

Le chasen

Le fouet, appelé chasen, est fabriqué dans un morceau de bambou de 2 à 2, 5 cm d’épaisseur. Il est composé de deux cercles de brins de bambou, un interne et un externe. De nos jours, les fouets destinés au thé léger ont généralement cent ou cent-vingt brins.

Le chawan

Le chawan, le bol, est un peu la « star » des objets du thé. C’est en effet le récipient dans lequel est préparée et bue la précieuse « mousse de jade ». Il crée aussi un lien matériel entre l’hôte et ses invités. Son poids, sa forme, doivent parfaitement s’adapter aux paumes des mains et offrir de la stabilité. L’été, on utilise plutôt un bol fin et plat, aux bords évasés, parfois en verre pour donner une impression de fraîcheur ; en hiver, on préfère un bol plus trapu, au col plus épais.

A l’origine, le thé était préparé dans des bols importés de Chine : les tenmoku (nom qui évoque la montagne chinoise Tianmu dont ils étaient originaires). Leur base étant étroite, ces bols étaient placés sur de hauts empiétements laqués pour plus de stabilité. Les importations ne suffisant plus pour répondre à la demande, à partir de la seconde moitié du XIVe siècle des bols furent fabriqués sur le modèle chinois dans les fours japonais de Seto. Mais le résultat était très différent, en particulier en ce qui concerne les couleurs, allant du brun jaune (ki-temmoku) au banc crémeux (shiro-temmoku), et les surfaces craquelées, loin des tons sombres des bols chinois.

Chanoyu ustentiles à thé
Bol chinois tenmoku, XIIIe siècle,  sur un daï - support en bois laqué

Murata Jukô (1423–1502), qu’on considère comme le père du chanoyu, utilisa aussi des objets venant de Bizen et Shigaraki. Takeno Jôô favorisa pour sa part des pièces destinées à un autre usage. Il passa des commandes aux principaux fours du pays : Seto-Mino, Bizen, Shigaraki, et adopta également des bols d’origine coréenne. Les fours de Karatsu, à Kyûshû, dont la proximité avec la Corée favorisait les échanges, profitèrent de cet engouement pour l’élégante simplicité de la céramique coréenne. Après les campagnes de Hideyoshi en Corée en 1592 et 1597, des potiers coréens captifs développèrent l’activité en amenant des techniques plus performantes. La production augmenta et se diversifia.

Chanoyu Chawan Li Seto fin du XVIe siècle
Chawan ki-Seto, fin du XVIe siècle

Sen no Rikyû (1522-1591), la plus célèbre figure du chanoyu, dont les descendants sont actuellement les maîtres des trois plus importantes écoles de thé du Japon, préférait également les bols coréens aux bols chinois. Il commanda à des fours japonais des pièces rappelant leurs formes simples. Mais ses préférés étaient les bols de Sasaki Chôjirô, fils d’un fabriquant de tuiles originaire de Chine et fondateur de la célèbre dynastie Raku. Certains bols remontant à Rikyû sont encore utilisés par ses descendants. Les raku sont montés à la main, sans tour. Ils sont profonds, ont des parois verticales et sont dépourvus de décoration ; ils ont une grande capacité à garder la chaleur. Chaque raku est unique, mais les deux couleurs dominantes sont le rouge et le noir, lequel demande des températures de cuisson élevées.

Après le suicide de Rikyû, les maîtres de thé servant des seigneurs provinciaux développèrent des objets plus décoratifs. Ces bols s’éloignaient de la simplicité rustique prônée par Rikyû. Oribe Furuta (1544-1615), un guerrier disciple de ce dernier, succéda à son maître auprès de Hideyoshi. Il dessina lui-même des poteries qui révèlent l’exubérance de son caractère et qui connurent un grand succès, avec leurs formes asymétriques, leur décoration colorée, toutes caractéristiques qui les rendent plus adaptés au repas kaiseki qu’à la dégustation du thé lui-même. Il existe des Oribe verts, des Oribe rouges et des Narumi Oribe, dont la surface est divisée en plusieurs parties (souvent une verte et une à décor peint sur fond crème). Kobori Enshû (1579-1647), fondateur d’une nouvelle école de chanoyu, chercha à se dégager d’une autre manière du wabi-sabi de Rikyû en mettant en avant un kirei-sabi, une « gracieuse simplicité ». Il fit travailler activement sept fours japonais.

Chanoyu Plat de style oribe XIXe siècle
Plat de style Oribe, XIXe siècle

Grâce à la découverte de kaolin à Arita (Kyûshû) au début du XVIIe siècle, et aussi, une fois encore, grâce à l’apport technique d’émigrés coréens, les potiers de cette région se mirent à la fabrication de porcelaine, souvent à décors bleus ou ornée d’émaux colorés. Les potiers de Kyôto apprirent rapidement la technique de l’émail, qu’ils appliquèrent au grès car ils ne maîtrisaient pas la porcelaine. Le Kyô-yaki ressort pleinement du kirei sabi. Deux représentants particulièrement célèbres de cette école sont Nonomura Ninsei ( XVIIe siècle), qui fut le premier à introduire le modelage dans les poteries japonaises, et Ogata Kenzan (1663-1743), au style flamboyant proche de l’école de peinture Rimpa, dont son frère Kôrin fut un grand maître. Kenzan explora des styles très variés, et n’hésitait pas à s’inspirer des faïences européennes.

Chanoyu Chawan de Kenzan
Chawan de Kenzan

Les techniques et styles d’objets sont de nos jours d’une grande variété, tout comme les qualités, allant de l’industriel aux pièces uniques créées par de grands artisans. Mêlées aux pièces anciennes toujours très prisées, elles offrent aux maîtres de thé une immense liberté dans le choix de leurs objets, faisant de chaque cérémonie un régal pour les yeux.

Valérie Douniaux – Bruno D. – Jean-Benoît Bourrel